Arnie Gelbart - 2ème partie: Les deux cultures

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Gelbart. [Parlant au sujet de son entreprise de production] Nous sommes l’une des rares entreprises à produire des longs-métrages en français et en anglais. Nous avons produit des émissions télévisées en français également.

Fraser. Ce doit être très enrichissant de travailler dans un tel environnement. Vous pouvez vous retrouver dans un studio de télévision un jour et sur un plateau de tournage le lendemain.

G. Eh bien, c’est passionnant. [Au Québec], on encourage fortement la créativité, non seulement chez les membres de la classe créative, mais aussi bien chez les fonctionnaires, qui ont une culture favorisant la créativité et la prise de risques. Ils ne cherchent pas à imiter la dernière mode aux États-Unis. Bien au contraire, ils arrivent à influencer les Américains. Regardez les succès de la télévision québécoise d’aujourd’hui, qui est tellement brillante et originale. Ils vendent des formats aux États-Unis, de dramatiques telles que Men of a Certain Age. Alors cette population de taille modeste a créé son propre format, et le vend à travers la planète. Si vous allez en France, vous y remarquerez que beaucoup d’émissions sont écrites par des Québécois ou qu’on utilise des formats de télévision développés au Québec. Voilà une histoire qui dure depuis 50 ans, et qui ne s’est pas produite du jour au lendemain.

F. Vous me semblez un peu cynique. Vous êtes bien installé à Montréal, capable de travailler dans les deux langues, capable aussi de constater les résultats que vous obtenez dans chaque langue. Pourquoi voudriez-vous faire quoi que ce soit en anglais?

G. C’est parce que j’ai grandi en anglais, c’est ma culture. Le public anglophone est beaucoup plus grand, on s’attend à ce que la planète entière regarde nos films. La langue française comporte un inconvénient : les produits en français ne s’exportent pas aussi facilement. L’on fait l’exportation des formats, mais on ne réussit pas à exporter les films documentaires quand ils sont en français. Il s’avère que l’anglais est la lingua franca de l’industrie à l’échelle internationale.

F. Quelles leçons peut-on retenir au Canada anglais du fait que des Québécois aient mis en place ce genre d’environnement?

G. C’est quelque chose auquel j’ai beaucoup réfléchi. Il faut d’abord être très courageux, croire en ce que nous faisons, et non pas chercher simplement à copier ce que font les Américains, ou à nous demander ce qu’ils veulent. Ce qu’ils font déjà, eh bien, ils le font mieux que ne pourrions jamais le faire nous-mêmes. Alors, il faut faire autre chose, quelque chose de différent. Il faut être original et espérer qu’on vous encouragera à être original.

F. Vous avez produit plusieurs très bons films ces dernières années – je pense notamment au Monde de Barney (Barney’s Version) et au Cavalier de Saint-Urbain (St. Urban’s Horseman), qui se sont mérité des prix partout, mais qui n’ont pas été en tête du box-office.

G. Ce n’est peut-être pas le seul critère à retenir – le gouvernement a imposé ce critère du box-office, alors que la consommation des films passe par la vidéo sur demande, par les tablettes, par toutes sortes d’autres plateformes. Le public a moins tendance à « aller au cinéma ». En fait, cela veut dire (et je crois que Téléfilm Canada et les autres viennent enfin de le réaliser) que nous réussissons de façon extraordinaire à l’échelle internationale, alors que personne au Canada ne semble en être au courant puisqu’on ne fait pas de promotion de nos films chez nous. Quand nous remportons des prix partout, on voit un entrefilet dans le journal voulant que « Le court-métrage a remporté le premier prix à Cannes ». Bon, parfait. Mais pourquoi ne disons-nous pas haut et fort que nos émissions télévisées se vendent dans 150 pays, que nos émissions pour enfants sont très recherchées partout au monde? Il faut que nous travaillions davantage là-dessus.

Quelqu’un m’a donné une analogie intéressante : il faut que nous fassions avec nos films et nos émissions télévisées ce que les vignerons ontariens ont fait avec le vin ontarien. Vous conviendrez qu’autrefois, le vin ontarien était une farce, mais par une bonne gestion, en se positionnant comme il faut, en remportant des prix partout au monde, les vignerons ont réussi à faire du vin ontarien quelque chose de respectable. Il faut que nous devenions respectables, nous aussi.

F. Nous avons un nouveau gouvernement majoritaire au fédéral. Personne ne peut prévoir au juste ce que le gouvernement entend faire en matière de culture. Si vous deviez donner des conseils au Gouvernement du Canada, au ministre du Patrimoine canadien, que leur diriez-vous?
G. Je parle bien sûr pour ma paroisse, mais je leur dirais de continuer à faire ce qu’ils font déjà, et d’en faire davantage. Et je leur dirais ne pas se sentir coupables d’appuyer les arts. L’argent investi dans les arts n’est jamais de l’argent gaspillé. Si nous sommes devenus des leaders du jeu vidéo, c’est bien parce que beaucoup d’argent a été investi en recherche et développement pour les jeux vidéo. Nous nous classons parmi les trois premiers concepteurs de jeux vidéo au monde. Cette industrie est devenue immense; elle fait partie de l’univers numérique. Sans l’appui donné au cinéma et à la télévision, l’industrie du jeu vidéo n’aurait jamais vu le jour au Canada.