Radiant City, Commentaire

Sorti en 2006, au Festival international du film de Toronto, Radiant City est un docudrame satirique portant sur la façon dont les espaces tentaculaires des banlieues affectent notre santé émotionnelle. Et quoi de mieux que de mettre l’accent dans ce film sur Calgary, une ville dont l’identité est définie depuis des décennies par ces autoroutes et banlieues outrancières qui envahissent la grande et virginale prairie?

Le titre du film n’est pas sans rappeler cette lumière dorée de fin d’après-midi qui luit aux cieux de Calgary comme nulle part ailleurs dans l’Ouest. Il évoque également les pancartes trompeuses qui publicisent les développements immobiliers en banlieue, tels que le développement "Evergreen", où réside la famille fictive Moss. "Evergreen" est un paysage lunaire, sans âme: pas d’arbres, pas de pelouses, pas de liberté. Rien n’est laissé au hasard dans le Radiant City de Gary Burns. La famille Moss fonctionne comme sur des roulettes, grâce au tableau blanc géré par Ann Moss (Jane MacFarlane): les activités de chaque membre de la famille sont codifiées par couleur; leurs mouvements sont étiquetés et tenus en place par des aimants qui représentent chacune des voitures familiales. Pour se rendre chaque jour au travail, Evan Moss (Bob Legare) passe deux heures sur l’autoroute, matin et soir. Les enfants ne sont pas autorisés à jouer dans la rue (ils pourraient avoir des ennuis); ils sont inscrits mur à mur dans une série de classes et d’activités. Les voisins ne se connaissent pas les uns les autres ; en fait, ils se voient rarement les uns des autres. Ils montent dans leurs véhicules à l’intérieur de leurs garages attenants, ouvrent les portes avec leurs ouvreurs automatiques de porte, et roulent confortablement jusqu’à chaque destination, sans jamais mettre le pied dans la rue devant chez eux. Leurs chiens sont de petits animaux qui peuvent se ranger et être transportés dans les bras du propriétaire.

Pour donner du piment à cette existence ultraplanifiée, Burns met en relief une série de commentaires de philosophes et d’experts en urbanisme. Le message de ces derniers n’est pas un nouveau: les développements immobiliers d’après-guerre ont créé des ghettos de la classe moyenne en banlieue, ghettos qui encerclent toutes les villes d’Amérique du Nord. Mais ces commentateurs ne se contentent pas de dire des banalités. Ils préfèrent aborder les conséquences involontaires de la vie de banlieue et les moyens d’y remédier. Burns juxtapose ces opinions éclairées et des animations révélant certains faits déconcertants – les banlieusards font moins de marche que les résidents du centre-ville et ont donc plus tendance à faire du surpoids, les banlieusards risquent de se faire tuer dans la rue plus que les résidents du centre-ville, car il y a plus de voitures en banlieue, l’espace d’habitation en banlieue est plus de trois fois plus grand que l’espace d’habitation d’après-guerre (et donc coûte plus cher). Dans l’ensemble, la vie de banlieusard reflète une philosophie malsaine et irrationnelle de l’habitation urbaine.

S’il y a une chose qui rend cet exposé si rafraîchissant et intéressant, c’est bien la famille fictive se trouvant au cœur de l’action. La famille Moss est parfois drôle, pleine de ressources, conflictuelle, et surtout vulnérable. Burns suit chaque membre de la famille individuellement, afin de montrer une gamme complète de réactions face à la vie de banlieue. La mère de famille, Ann, est la personne qui a orchestré le déménagement à "Evergreen", car elle voulait une maison de rêve abordable. Elle est très défensive à cet égard, car elle sait que sa famille n’est pas heureuse. Evan a cédé aux rêves de sa femme ainsi qu’à et ses raisonnements: il y aurait beaucoup de place dans la maison pour leurs trois enfants, ils auraient une grande maison abordable, ce serait facile de partir en voiture pour parcourir les centres d’achats ou profiter des installations sportives. Or, face à tous ces longs trajets, à son horaire strict, à sa pelouse en timbre-poste, Evan commence à perdre sa boussole intérieure. Il n’a pas le droit de bricoler ses voitures dans le garage attenant, car chaque fois il est obligé de faire réparer la voiture chez le mécanicien : ils n’ont pas le temps d’avoir … du temps pour ne rien faire. Pour injecter un peu de vie et de couleur dans son existence terne, Evan se joint à un groupe de théâtre communautaire. On y monte une satire musicale au sujet … des banlieues. Sa femme n’apprécie guère le sujet de la pièce (qu’Evan a "trouvé" sur le Web); d’après elle, la pièce ébranle en quelque sorte le rêve qu’ils sont censés vivre.

Regardant dans la caméra, chacun des adultes se souvient de l’enfance libre comme l’air qu’il a vécue, jouant dans de petites rues surplombées d’arbres; chacun rappelle les longues journées vécues sans aucune contrainte, où il était libre de courir et de jouer avec d’autres enfants du quartier. C’est là que les enfants de la famille Moss s’imposent comme les personnages les plus importants. Nick (Daniel Jeffery) et Jennifer (Ashleigh Fidyk) comprennent très bien où ils se trouvent et comment "Evergreen" a transformé leurs vies. Ils accompagnent le spectateur lors d’un certain nombre de visites de quartier, en montrant comment les autoroutes ont amputé chaque communauté, la séparant des autres, en créant des no man’s land qui séparent les enfants de leurs propres amis. Ils se promènent d’une rue sans âme à l’autre; aucun être humain à l’horizon. Nick monte en haut d’une tour micro-ondes tenue en horreur par les banlieusards, afin d’exposer toute l’étendue de la sous-division: puis se tournant vers la caméra, il dit en plaisantant qu’il vaut mieux descendre maintenant à cause des "ondes". Dans ce film, les enfants sont drôles et sardoniques, ils trouvent les moyens de sortir de cette banlieue ultra-organisée: Nick efface discrètement au tableau blanc toute mention de sa pratique de football – il sait où se trouve le fusil de son père.

Il fait plaisir d’apprendre qu’Evan et ses enfants arrivent à trouver des moyens pour faire face (ou même pour nuire) aux vies que la banlieue leur réserve. Le meilleur moment du film est sans doute lorsque les spectateurs découvrent que tous les acteurs sont réellement des banlieusards de la région de Calgary. Quelle surprise! En fait, ils ne font que parler de leurs propres vies. Se tenant droits devant leurs maisons, entourées de leurs propres familles, ils discutent avec franchise des questions soulevées par le film. Quelle astuce.

Radiant City a été coproduit par l’Office national du film ainsi que par l’associée d’affaires de Burns, la productrice Shirley Vercruysse, qui a travaillé avec lui sur waydowntown (2000), A Problem with Fear (2003) et The Future is Now (2011). Gary Burns a coécrit et coréalisé Radiant City avec Jim Brown. Le film a été projeté lors d’un certain nombre de festivals de films à travers les Amériques. Il a reçu plusieurs nominations à Toronto et a remporté le prix Génie du meilleur documentaire; il a été sélectionné comme finaliste pour le meilleur film canadien par la "Toronto Film Critic’s List" de 2007. Au Festival international du film de Vancouver, il a remporté le Prix spécial du Jury. Radiant City a également été projeté au Festival international du film de Calgary, au Festival international du film indépendant de Buenos Aires, au Festival de film documentaire "It’s All True" de São Paulo, au Festival du film documentaire de San Francisco, au Festival international du film de Miami, et au Festival de film "True/False" dans la ville de Columbia, au Missouri.

Evelyn Ellerman