Loyalties (Double allégeance), Commentaire

Le film d’Anne Wheeler Loyalties (Double allégeance) a reçu des éloges partout dans le monde. Il s’est mérité les Prix AMPIA du meilleur film, de la meilleure réalisation, de la meilleure actrice, du meilleur scénario et de la meilleure dramatique, de même que le Prix Génie de la meilleure création de costumes. En 1987, il a remporté le Grand Prix au Festival international des films de femmes de Créteil.

Ce premier long métrage réalisé par Wheeler n’est cependant pas son premier film. À l’exemple de beaucoup d’autres cinéastes canadiens, elle a démarré sa carrière en tournant des documentaires, généralement en association avec Filmwest, une coopérative de cinéma basée à Calgary. Selon Wheeler, ce groupe de cinéastes a pratiquement inventé la production de films en Alberta. Investis d’une véritable mission, les membres de la coopérative cherchent à raconter des récits enracinés dans l’Ouest canadien, en privilégiant une perspective de l’Ouest. Filmwest est de taille suffisamment réduite pour que les neuf cinéastes membres apprennent à tout faire – de la réalisation à la captation sonore, en passant par le montage. Leur premier souci est d’aborder des enjeux sociaux avec franchise.

Après ces débuts prometteurs dans le documentaire, Wheeler passe par un enchaînement logique aux enjeux sociaux abordés dans Double allégeance. Ce polar expérimental de 1986 examine de quelle façon les secrets sexuels peuvent détruire les familles et les amitiés, mais aussi comment la franchise et le pardon peuvent aider à en réparer les dégâts. Les connotations raciales de l’action accordent au thème consacré un caractère très émouvant.

Le puissant scénario signé Sharon Riis situe le drame humain de Double allégeance sur un fond colonial, où le pouvoir est distribué de façon inéquitable. Manifestement consciente de sa culture et de sa position sociale dominante, une famille britannique s’installe à Lac la Biche, une communauté ouvrière dans le Nord-est albertain. De son côté, le couple accueillant Lily Sutton (Susan Wooldridge) sur place représente en quelque sorte le Canada des gens incultes vivant dans des caravanes. Installée dans cette ville perdue, plongée dans la solitude et la tristesse pendant que son mari travaille de longues heures à la clinique, Lily ne comprend pas l’esprit d’autonomie de ces pionniers de la Frontière. Son fils aîné Robert (Christopher Barrington-Leigh) est inscrit dans un collège privé huppé en Angleterre, mais elle accepterait, si jamais il y avait moyen de le faire venir au nouveau "foyer" familial au Canada, de lui offrir une éducation canadienne de deuxième classe. En partie pour remédier à sa solitude, Lily se lie d’amitié avec la femme de ménage métisse, Rosanne (Tantoo Cardinal) – mais dès que Rosanne commence à lui prodiguer des conseils familiaux, Lily l’accuse de dépasser les bornes.

L’ironie de la chose, c’est que Lily a épousé David Sutton (Kenneth Walsh) contre la volonté de sa famille. En devenant un médecin proéminent, et en épousant une femme au-dessus de son propre rang social, David a défié le système des classes britannique. Les Sutton ont beau se moquer du milieu culturel de troisième classe à Lac la Biche, mais ils s’y sont installés justement pour cacher un secret personnel. Lorsque Lily rencontre des émigrés pakistanais ayant habité en Grande-Bretagne, et dont un ami a pratiqué la médecine dans la ville où les Sutton ont déjà habité, David lui dit de rompre tout contact avec eux. La famille Sutton est sans doute bien installée sur les plans financier et professionnel, mais elle a subi des dommages moraux et spirituels.

En toile de fond, Wheeler montre la dynamique coloniale vieux jeu, mais toujours présente entre la Grande-Bretagne et le Canada, alors qu’au premier plan, l’attention des spectateurs est rivée sur la dynamique coloniale intérieure et bien plus forte existant entre les autochtones canadiens et les pionniers. En effet, Double allégeance est le tout premier film canadien à offrir à la culture métisse une voix distincte imprégnée de dignité, et c’est bien pour cette raison que Tantoo Cardinal a accepté d’y participer. Le personnage qu’elle incarne, Rosanne, est la fille de Béatrice Ladouceur (Vera Martin), une aînée métisse possédant une ferme près de la nouvelle résidence des Sutton. Béatrice offre à sa propre famille des balises morales solides.

Rosanne est intelligente, mais elle n’a jamais eu la chance de suivre des études collégiales. Le soir où son copain insouciant Eddy (Tom Jackson) se querelle avec elle, Rosanne se fait virer elle-même. Elle est trop fière pour accepter de continuer une relation avec un homme qui la bat, alors elle chasse Eddy et retourne habiter chez sa mère pendant quelque temps. Béatrice n’est pas à l’aise financièrement, mais elle est toujours prête à trouver de la place et de la nourriture pour sa famille. Bien que pauvres matériellement, les femmes Ladouceur sont riches spirituellement: elles trouvent de la joie dans leurs vies et dans la terre qu’elles habitent.

Ces deux oppositions culturelles font partie intégrante de la trame de l’histoire. Wheeler y apporte de plus toute une gamme de nuances sur le plan des rapports de force culturels. Par exemple, la sœur de Rosanne est alcoolique: un beau jour, elle se pointe chez Béatrice, le temps de reprendre son fils de chez sa mère. Manifestement elle n’a pas trouvé le même équilibre de vie que sa sœur ou sa mère. Au moment du départ du petit, Rosanne lui offre de l’argent, pour qu’il puisse revenir en autobus si jamais les choses se gâtent avec sa mère. De son côté, une fois que Robert Sutton quitte son collège privé britannique pour s’installer en Alberta, il maîtrise son ambivalence culturelle initiale, au point de nouer l’amitié avec un des petits-fils de Béatrice.

Malgré ces clivages, toutefois, le plus important point de rencontre est bien l’amitié s’établissant entre Lily et Rosanne. Chacune de ces femmes doit arrêter de juger l’autre. En dépit des différences de race ou encore de statut social, elles s’acceptent mutuellement, comme en témoignent la fête d’anniversaire de Lily dans un bar ainsi que les événements subséquents. Lily chante, danse, fait le clown, passant ainsi la meilleure nuit de sa vie. Mais la nouvelle atmosphère de confiance qui s’installe entre les deux femmes est rudement mise à l’épreuve lorsqu’elles regagnent la maison de Lily: elles y apprennent que David, revenu plus tôt que prévu d’une partie de pêche, vient d’y agresser et d’y violer la jeune fille de Rosanne servant de gardienne.

Cet épisode centre l’attention des spectateurs sur la question primordiale soulevée dans ce film: quand vous êtes sérieusement mis à l’épreuve, à qui devez-vous allégeance? Rosanne est furieuse devant une telle injustice: elle ramène sa fille chez Béatrice, tout en se résignant à la probabilité que personne au pouvoir ne venge cet acte de violence à l’encontre d’une fille autochtone. Pour sa part, Lily est tellement horrifiée par l’incident qu’elle change d’allégeance, délaissant la race, le statut social et la parenté pour embrasser la cause d’une femme. Double allégeance véhicule un message important sur ces femmes qui se montrent solidaires devant l’agression sexuelle, un enjeu rarement abordé dans les communautés rurales et autochtones. La loi empêche Lily de témoigner contre son mari, mais Rosanne accepte de le faire; Lily signale le viol à la police et mène les autorités jusqu’à la ferme de Béatrice, où elle demande à Rosanne de porter plainte.

Evelyn Ellerman