Bye Bye Blues, Commentaire

Au cours d’une période de 30 ans, la carrière de cinéaste d’Anne Wheeler a été jalonnée par plusieurs moments exaltants, tels la sortie en 1989 de son troisième long métrage, Bye Bye Blues. Mis en nomination pour treize Prix Génies, ce film s’en est mérité trois, dont celui de la meilleure actrice (Rebecca Jenkins), meilleure actrice dans un rôle secondaire (Robyn Stevan) et meilleure chanson originale ("When I Sing", de Bill Henderson). Écrit et réalisé par Wheeler, Bye Bye Blues a été produit par la Alberta Motion Picture Development Corporation et Allarcom Ltd.

Dans tous ses films, Wheeler cherche à raconter les histoires de gens et surtout de femmes ordinaires, et ce avec le plus grand réalisme possible. Dans ce film elle nous livre les expériences de sa propre mère, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le père de Wheeler, qui travaille comme médecin de l’armée britannique, se fait transférer de l’Inde à Singapour : dès lors, la mère de Wheeler rentre au Canada avec ses jeunes enfants, qu’elle fait vivre en chantant dans un orchestre de danse – mais elle ne verra son mari, devenu entretemps prisonnier dans un camp japonais, qu’à la fin de la guerre. En effet, ce film achève l’aventure épique de la famille Wheeler en temps de guerre, déjà entamée dans le film A War Story (1981) qui présentait les expériences de son père à la même époque.

Comme tant de mères de famille vivant seule en milieu rural, telles que présentées au grand écran et dans des livres, Daisy Cooper (Rebecca Jenkins) se retrouve soudain tout à fait seule: la guerre lui ayant enlevé son mari, elle doit dorénavant se démener toute seule. En tant que femme sans défense, sa première option est de retourner sous la protection de son père, ce qui revient à renverser le processus du mariage, qui l’avait déjà fait passer des soins de son père à ceux de son mari. Retourner au berceau lui offre sans doute de la sécurité, mais ce n’est pas nécessairement le choix le plus facile à faire. Wheeler dramatise ce contraste, en juxtaposant la vie fastueuse et privilégiée des coloniaux, sous le Raj britannique, et le paysage glacial d’une ferme perdue en Alberta. Daisy n’a pas de domestiques au Canada. C’est vrai, les membres de sa famille l’accueillent à bras ouverts, mais ils n’ont point d’argent. L’ouest du Canada n’est pas encore sorti de la Grande Dépression. De plus, pour une raison qu’elle ignore, Daisy ne touche jamais le salaire que son mari Teddy (Michael Ontkean) mérite à titre de médecin militaire britannique, même pendant sa détention.

Pour mieux régler ses problèmes financiers, Daisy fait un choix audacieux. Elle décide de jouer au piano et de chanter dans un orchestre de danse. Cette décision la rend vulnérable à la critique morale, car elle est à la fois mère de famille et "femme bonne". Or, elle est bien la seule femme dans un orchestre qui joue dans des clubs fréquentés par des soldats. Elle rentre chez son père à toute heure de la nuit, sentant la fumée. Rendu furieux, son père menace de la renvoyer de la maison, si elle persiste à faire partie de l’orchestre. Ainsi commence son deuxième rite de passage : elle loue une maison en ville, où elle habite avec ses enfants. Daisy contrôle maintenant son propre espace vital. Il s’agit du premier moment réellement indépendant de sa vie d’adulte.

Cette décision déclenche une série d’événements, chacun desquels met à l’épreuve la détermination de Daisy à pourvoir aux besoins de sa famille par son propre travail. L’orchestre commence à faire des gigs de plus en plus loin de la ville. Au fur et à mesure que s’élargit la distance entre Daisy et ses enfants, un fossé se creuse entre ses devoirs de mère et ceux de seul soutien matériel de sa famille. Une séance d’enregistrement à Edmonton lui fait rater la fête d’anniversaire de son garçon. En rentrant tard à la maison, elle découvre que sa belle-sœur s’amuse avec des soldats au lieu de mettre les enfants au lit à l’heure du coucher.

Non seulement Daisy est-elle mise à l’épreuve en tant que "bonne" mère de famille: elle l’est également à titre de femme "bonne". Au cours des années, elle commence à perdre tout espoir de revoir Teddy en vie. Les lettres qu’elle lui adresse lui sont toutes renvoyées. De plus en plus seule et désespérée, sa situation se complique lorsqu’elle se rend compte que le tromboniste de l’orchestre, Max (Luke Reilly) est amoureux d’elle et veut l’épouser. En fait, sa pudeur innée fait en sorte que les sentiments de Max se transforment en désir sincère d’entamer avec elle une vie de famille.

Daisy est mise à l’épreuve en tant que "bonne" personne également. Elle doit porter des jugements moraux qui n’ont rien à avoir avec ses propres émotions. Lorsque sa belle-sœur Frances (Robyn Stevan) découvre qu’elle est enceinte et demande à Daisy de lui verser de l’argent pour se faire avorter en ville, Daisy hésite avant d’accepter, se disant par la même occasion qu’en vieillissant ses certitudes s’écroulent.

De prime abord, en occupant un poste salarié qui la distancie de ses enfants, Daisy a l’air de se moquer des conventions sociales: elle continue cependant à recueillir l’appui de la communauté, car beaucoup de familles vivent des drames semblables dans les années 1940. Elle reçoit l’aide de sa belle-mère, de sa propre mère et de sa belle-sœur. En tournée, les musiciens de l’orchestre prennent une attitude protectrice à son égard. Après une performance, lorsque Daisy se fait frapper par un homme soûl, l’orchestre lui vient en renfort.

Situé au milieu du vingtième siècle, Bye Bye Blues fournit des conditions propices à un récit du devenir d’une femme. Mais les représentations dans le cinéma de la mère de famille vivant seule en milieu rural ne sont pas toujours positives. Il serait pertinent de comparer ce film à Cordélia, œuvre de Jean Beaudin sortie une décennie plus tôt. Le dénouement final de cette tragédie évoquant une femme abandonnée dans un petit village québécois vers la fin du dix-neuvième siècle ne ressemble en rien à celui du film d’Anne Wheeler. Bien que la société des années 1940 continue à critiquer les femmes travaillant à l’extérieur du foyer, il semblerait qu’au cours des cinq décennies séparant Cordélia et Bye Bye Blues la société soit parvenue à pardonner ces femmes indépendantes. Toutefois, lorsque leurs maris partis à la guerre retournent à la maison, on s’attend à ce que ces femmes lâchent leurs emplois salariés. C’est ainsi que la belle-mère de Daisy perd son travail d’agente postale. Lorsque Teddy revient enfin à la maison, Daisy doit choisir entre l’orchestre et la vie de mariée. Bien entendu, elle décide de rester au foyer.

Bye Bye Blues est un film pur bonheur qu’on a le goût de voir et de revoir sans cesse. En évoquant le passage à l’âge adulte, ce film déborde de courage et d’espoir. Rebecca Jenkins interprète à merveille des mélodies d’orchestre de danse. La musique est captivante, alors que la cinématographie met en évidence toute la beauté des paysages du centre de l’Alberta. Le dialogue se distingue par son authenticité. À la fois solides, crédibles et attachants, les performances et personnages dans ce film comprennent ceux de deux petits enfants beaux à croquer. Bye Bye Blues aurait pu tomber dans la banalité. Or, en rassemblant tellement d’éléments divers, ce film finit par constituer une œuvre excellente.

Evelyn Ellerman