Valerie Creighton, 1re partie: Fonds des médias du Canada

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Je m’appelle Valerie Creighton; je suis présidente et chef de la direction du nouveau Fonds des médias du Canada, le fruit d’une fusion de l’ancien Fonds canadien de télévision et du Fonds des nouveaux médias du Canada, qui fut jadis administré par Téléfilm Canada.

Fraser. Pour ce qui est du financement de la production télévisuelle et cinématographique en dramatique, il s’agit d’un changement de cap important.

Creighton. En effet, nos directives nous obligent à nous en tenir au financement et à l’appui aux dramatiques, aux documentaires, aux émissions pour les enfants et pour les jeunes, ainsi qu’aux arts de la scène – la plus grande partie de notre appui à la production télévisuelle se situe dans ces domaines-là. Mais dans un contexte de plus grande mobilité – on consomme n’importe où, n’importe quand – les spectateurs et surtout les jeunes cherchent et utilisent des contenus médiatiques… Naturellement, lorsque le gouvernement décide de financer ce genre d’initiative, les contribuables se posent des questions. Mais dans ce cas, le ministre Moore et son équipe au ministère du Patrimoine canadien se sont avérés visionnaires et très en avance – non seulement ont-ils prévu comment allait évoluer la consommation médiatique, mais ils ont également identifié la meilleure façon de l’appuyer.

Actuellement, on nous invite à nous déplacer un peu partout dans le monde pour expliquer comment nous organisons ces initiatives. Les gens veulent savoir si la convergence fonctionne, et quels en sont les inconvénients, car en matière d’argent la télévision et les volets numériques associés sont toujours prédominants. Or, le Web nous fournit un nouveau moyen de transmettre du contenu en flux : du contenu mobile, des logiciels d’application pour téléphone, qui ne sont pas sujets à des restrictions associées aux licences de télédiffusion. C’est ainsi que s’ouvre devant nous un véritable univers de nouvelles possibilités.

F. Dites-moi comment vous faites vos choix … comment cherchez-vous par exemple à équilibrer toutes les demandes qu’on vous fait?

C. Nous disposons toujours de programmes de développement sélectifs pour le marché francophone et la communauté autochtone, mais la part du lion se trouve dans ce que nous appelons le créneau de la convergence – c’est-à-dire la télévision traditionnelle et les médias numériques associés. Pendant de nombreuses années, ce Fonds était sursouscrit à hauteur de 50 %, et à l’époque c’était tout un défi que de trouver un mécanisme approprié pour faire fonctionner les choses. Il y a six ans, le Fonds a décidé de s’orienter vers des enveloppes de rendement pour les diffuseurs. À la base de cette décision était la constatation suivante : les diffuseurs étaient plus proches des marchés que nous-mêmes, les fonctionnaires administrant les programmes. Dorénavant, le facteur clé susceptible de justifier une décision serait le fait de posséder une licence de télédiffusion. Autrement dit, lorsqu’un producteur vient nous rencontrer aujourd’hui, il faut qu’il ait d’abord en main une licence de télédiffusion.

F. Pouvez-vous approuver tous ces projets-là?

C. Bien sûr que nous le pouvons, pourvu qu’ils comblent les critères d’éligibilité, à savoir celui de posséder une licence de télédiffusion, et celui d’être canadien. Évidemment, nous cherchons des projets ayant du contenu « 10 sur 10 ». En ce qui a trait aux documentaires et aux émissions pour enfants, nous pouvons faire preuve d’une certaine flexibilité, et d’ailleurs nous sommes très actifs dans le domaine des coproductions. Il y a à peu près six ans, nous avons décidé de prendre en considération les fonds disponibles pour les télédiffuseurs, à travers un processus hautement compétitif, et de développer des facteurs de pondération qui tiendraient compte du comportement de chaque télédiffuseur au cours de l’année précédente. Ainsi, en établissant des facteurs de pondération pour chaque télédiffuseur, nous serions en mesure de lui dire à l’avance combien d’argent il allait recevoir pour qu’il puisse ensuite attribuer cet argent aux licences de contenu. Cette décision nous a permis de formaliser le processus. Voilà pourquoi les télédiffuseurs savent combien d’argent ils ont à dépenser – pratiquement tous les projets déposés sont approuvés.

F. Ce qui veut dire que dorénavant vous ne sélectionnez plus les gagnants.

C. Eh bien, le créneau expérimental est différent – il est plus sélectif. Lorsqu’on prend des décisions dans ce domaine, il y a lieu d’être plus subjectif, car tout ce contenu-là était plus hétérogène. Nous avons reçu des demandes pour des jeux sur console, des applications mobiles, des webisodes, ainsi que des séries web interactives. C’est ainsi que nous avons décidé de former un jury d’experts internationaux provenant de différents secteurs d’activité. Ces experts provenant de partout dans le monde ont adjudiqué les demandes. Il y a eu une très forte participation. Notre budget l’année dernière était de 27 millions $, alors que les demandes se chiffraient à 148 millions $. J’ai eu la chance d’assister à certains travaux du jury, et je trouvais extraordinaire toute cette expertise mise au service du processus décisionnel. Le véritable moteur dans ce secteur d’activité demeure bien sûr l’innovation; alors sur le plan de notre crédibilité, il nous incombait de nommer des membres du jury à la fine pointe de ce secteur.

F. N’est-il pas surprenant de constater que les gens sont toujours disponibles et heureux d’accomplir de telles tâches?

C. En effet. Nous avons eu énormément de chances de pouvoir recruter ces gens.

F. J’aimerais que vous me parliez de votre expérience. Quels chemins vous ont amenée jusqu’ici?

C. Bien sûr. Je suis littéralement tombée là-dedans. Je suis d’origine allemande, alors quand je vois une situation désordonnée, j’ai tout de suite le goût d’y mettre de l’ordre! Je travaille dans des postes de direction dans le secteur cinématographique et télévisuel depuis 35 ans; je n’ai jamais été spécialement formée pour ce genre de travail. Ma spécialité consiste à gérer des organismes subissant beaucoup de changements ou passant par une phase chaotique, ou ayant besoin de restructuration. C’est comme cela que ma carrière s’est développée. Rien n’était planifié comme tel. Avant mon arrivée au Fonds des médias du Canada, j’étais présidente et commissaire à la cinématographie de Saskfilm, la Société de développement des médias de la Saskatchewan.

On m’a invité à postuler pour un poste de direction au Fonds canadien de télévision; lors de ma première année, lorsque nous sous-traitions ce programme, le Fonds était en pleine transition avec Téléfilm Canada. C’était très intéressant pour moi – je trouvais cela intrigant. Je suis née et j’ai grandi en Saskatchewan, alors je suis pour ainsi dire « une fille de l’Ouest » : j’ai vécu un peu partout dans le monde. J’ai un ranch en Saskatchewan, où j’élève des chevaux, où il y a un programme très actif d’élevage, quand j’ai la chance d’y aller; depuis 35 ans que je travaille, j’ai toujours œuvré pour des organismes, le plus souvent publics, à titre d’administratrice: j’y ai monté des équipes à la fois efficaces et imprégnées d’une vision d’avenir très claire. Voilà ma force.