Tom Cox, 2ème partie: Le succès de l'industrie et le climat fiscal

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fil Fraser: Peu de Canadiens apprécient l’importance de l’industrie télévisuelle et cinématographique dans ce pays, combien de gens en dépendent pour gagner leur vie et combien l’industrie contribue à l’économie canadienne.  S’ils y réfléchissent du tout, ils croient que ceux qui font des films sont toujours à la quête d’argent.

Tom Cox: L’économie de la création au Canada emploie 100.000 de personnes et génère des milliards de dollars par an. Notre industrie à elle seule fait une contribution énorme, non seulement au tissu social, mais à l’économie. C’est vrai pour la province de l’Alberta également. Chaque investissement fait par un gouvernement verra un rendement de plusieurs fois la somme originale, clair et net. Et lorsqu’on se rend compte que cela permet aux Canadiens de voir des histoires canadiennes, bien racontées, alors cela constitue une contribution de plus à l’économie.

F: Nous créons d’excellents films, mais ils ne sont jamais aussi bien accueillis au box office qu’ils ne le méritent. Mais nous sommes maintenant à un carrefour, et il faut apprendre à gagner notre public canadien.

C: Prenons comme exemple l’industrie du long métrage. Partout dans le pays, nous tournons d’excellents films. Si l’on étudie modèle américain du financement, le budget pour la fabrique d’un film pourrait être entre 5 et 50 millions de dollars. Mais par rapport à cette somme originale, le total dépensé sur la publicité, et sur la campagne de vente après-coup, dépasse largement le budget original. Au Canada, on est chanceux de pouvoir détourner le 20e ou le 50e des fonds à la publicité. Et ce n’est pas suffisant, surtout lorsqu’on se heurte aux roues meurtrières des Etats-Unis. Pour assurer la réussite de notre industrie, il s’agit non seulement de savoir créer nos films, mais aussi de savoir les lancer sur le marché. Et pour y arriver, il nous faudra des projets pour inciter l’investissement du privé.

F: Deux films canadiens me viennent à l’esprit qui illustrent parfaitement ce que tu viens de dire: Barney’s Version et Incendies. Ce sont des films formidables, qui se sont distingués partout. Pourtant, du point de vue du box office, pas si bien – on n’a pas vu l’intérêt que les films méritent.

C: Il y 25 ans, nous avons discuté la possibilité de créer un star-system – et ce dialogue continue jusqu’à présent. Ce n’est pas qu’on n’a pas de stars ici au Canada – c’est que nous n’avons pas les mécanismes publicitaires en place pour pousser un Canadien de se dire, «il faut absolument que j’aille voir ce film», que la vedette soit Denis Villeneuve, Richard Lewis ou n’importe qui. Mais lorsqu’il s’agit d’un George Clooney en vedette, alors là, c’est un film à ne pas manquer! Il y a très peu d’exceptions à cette règle. Il faut établir des incitations financières qui nous permettraient d’utiliser l’investissement original pour véhiculer le film. Sans avoir des procédés en place pour encourager l’investissement du privé, ça ne marchera pas.

F: Et comment est-ce qu’on y arrive?

C: On parle beaucoup du meilleur modèle pour un régime d’investissement du privé, et certains de ces régimes ont déjà été établis au niveau provincial, dont quelques-uns ici en Alberta. C’est l’investissement privé qui devrait être le moteur de l’industrie cinématographique, puisque le financement public ne sera jamais suffisant pour nos besoins. Les discussions sont maintenant passées au niveau national.  Depuis longtemps, on se méfiait de l’idée d’un engagement de la part du secteur privé, à cause de programmes qu’on avait essayés dans le passé. A l’époque on était encore très naïfs – et aussi, franchement, nos films et nos programmes n’étaient pas à la hauteur de ce que nous produisons aujourd’hui. En plus, nous manquions d’expérience, nous n’avions pas le sens des affaires. Mais le moment est venu de passer à la vitesse supérieure dans le débat. Notre industrie est calée, bien développée, nous offrons un produit de classe mondiale; je crois que c’est le bon moment pour les investisseurs de s’y impliquer, de voir un rendement sur leur investissement et d’en tirer un profit, en plus.

F: Une façon d’y aboutir, malgré les exemples du passé, c’est de créer un cadre fiscal réglementaire qui attire et qui facilite l’investissement de la part du secteur privé.

C: Oui, il y avait ceux au sein de l’industrie qui hésitaient même de poursuivre ces investisseurs, de peur que le gouvernement nous dise, «Écoutez, puisque vous avez obtenu ce soutien-là, vous n’avez plus besoin du nôtre». J’y répondrais que nous aurons toujours besoin de financement par l’État puisqu’il y aura toujours des projets plutôt ésotériques, ce qui est parfaitement normal. Sinon, grand nombre d’histoires canadiennes qui méritent d’être répandues au Canada resteraient muettes. Mais il ne faut pas avoir peur d’y ajouter l’élément du privé – c’est tout à fait possible de préserver notre culture en parallèle.

F: Tu es chef d’une association dont l’une des responsabilités principales c’est de faire pression sure l’administration du jour d’établir le type de cadre fiscal dont nous avons parlé. Alors, nous voici devant une nouvelle administration, et nous ne savons pas encore quelle voie elle prendra. Quelle est votre approche ici? Quel est votre argumentaire?

C: Notre argumentaire est très clair. Nous sommes de petites gens d’affaires qui travaillent partout dans le pays; nous sommes des entrepreneurs férocement indépendants.  Nous représentons en fait tout ce qui est du meilleur des petites entreprises canadiennes. Nous faisons une contribution énorme à ce pays, à sa culture et à son économie.  Nous pourrions former un partenariat idéal avec cette administration si nous formulons notre dialogue en ces termes. Il s’agit d’abord d’assurer la durabilité d’un secteur économique qui fonctionne comme un réseau de petites entreprises à travers le pays. En plus, nous pouvons faire des contributions à notre culture et à la société en présentant des programmes qui satisferont aux spectateurs, au Canada et à travers le monde, pour les générations de demain. C’est un arrangement gagnant-gagnant, pourvu qu’on nous donne les outils nécessaires pour demeurer une industrie viable.