Rudy Buttignol – 1re partie

Je m’appelle Rudy Buttignol. Je suis Président et Directeur Général du Knowledge Network. Nous sommes le télédiffuseur public de la Colombie Britannique. Et j’ai été récemment nommé Président de la chaîne payante BBC Kids.

Fraser. Le Knowledge Network est l’un des derniers réseaux éducatifs qui existe ayant été créé dans les années 1970.

Buttignol. Oui, nous figurons parmi quatre réseaux éducatifs et sommes l’un de deux réseaux en langue anglaise. Nous nous sommes repositionnés en tant qu’organisation la plus proche qui soit d’un PBS canadien.

F. Ces réseaux éducatifs -- le Knowledge Network, ce qu’on appelait anciennement Access, TVO, etc. – ont vraiment été des créations de la politique gouvernementale. Comment est-ce arrivé ?

B. Les diffuseurs publics sont vraiment apparus dans les années 1970. Ou peut-être ont-ils pris racine dans les années 1960 et vu le jour dans les années 1970. Nous avons été mandatés par nos gouvernements provinciaux pour fournir un service de télévision, qui est à présent un service de télédiffusion. Dans ce système un peu fou, les provinces ont décidé qu’elles allaient le faire, et c’est alors que le gouvernement fédéral a approuvé, étant donné que l’éducation est du ressort des provinces. Cela a été une réaction découlant de l’émergence de l’identité des provinces au sein de la Confédération. Du moins c’est mon avis.

F. Il y a eu un immense débat au sein de la communauté éducative sur le besoin ou non de la télévision.

B. Nous étions un peu en retard au Canada. Aux Etats-Unis, PBS est née de ce qu’on appelait EDNET, le réseau éducatif. Les provinces canadiennes ont décidé de faire quelque chose de semblable en matière de télédiffusion éducative.  Il devint rapidement évident que la pédagogie n’était pas l’atout majeur de la télévision mais que la télédiffusion publique armée d’un mandat éducatif pourrait se distinguer de la télévision standard. Ainsi, ce que nous faisons est probablement moins de l’ordre de la pédagogie que de la motivation. Nous n’allons pas vous apprendre à lire, mais nous allons peut-être vous encourager à lire.

F. Pouvez-vous nous parler un peu de la façon dont la politique de l’éducation en Colombie Britannique a évolué depuis que vous êtes sur les ondes, et ce jusqu’à ce jour ?  

B. Tout comme le réseau pour lequel je travaillais avant, TVO, nous dépendions tout d’abord du Ministère de l’Education. A un moment donné, le gouvernement n’a plus su très bien que faire de nous car nous ne couvrions pas exactement la maternelle à la douzième année, il nous a alors déplacés à un autre ministère. En Ontario, nous avons été placés sous le Ministère des Affaires Civiques et de la Culture. Lorsque j’étais chez TVO, nous avons été placés sous le Ministère de la Culture, puis de l’Enseignement Postsecondaire et enfin sous le Ministère de l’Education. A Knowledge Network, nous avons commencé au Ministère de l’Education, puis avons été placés sous une autre tutelle pendant un certain temps. Lorsque j’ai pris mon poste il y a quatre ans, nous étions sous l’Education Postsecondaire, c’est-à-dire les instituts, les universités et autres institutions.  Depuis le dernier remaniement ministériel, nous avons été placés sous le ministère des Services aux Citoyens, ce qui me paraît être le bon ministère.

F. Il semble que vous êtes passés d’adjoint à l’éducation à un service public.  Vous êtes à présent un télédiffuseur public au sens beaucoup plus large.

B. Oui, cela pourrait décrire nos heures de grande écoute, qui s’adressent aux adultes. Cependant, pendant la journée, de six heures du matin à six heures du soir, nous nous consacrons exclusivement à la programmation pour enfants toute la journée, tous les jours. Nous avons pour audience principale les enfants de 2 à 6 ans, ainsi que les enfants de 6 à 12 ans. Cette programmation est pour la plus grande part éducative. La programmation ciblée sur les enfants âgés de 2 à 6 ans est basée sur l’enseignement de la lecture et de l’écriture ou des chiffres, le tout dans un contexte teinté de valeurs sociales telles que la bienveillance et le partage. Cette programmation est non violente. Nous ne montrons par ailleurs jamais de programmes vendant des produits, des aliments sucrés ou des céréales. L’objectif est de préparer les enfants à l’école. Notre programmation de journée constitue donc une composante importante du système scolaire. Lorsqu’ils rentrent à l’école, les enfants connaissent l’alphabet, savent compter et ont des aptitudes sociales.

F. Comment avez-vous développé vos liens avec BBC Kids ?

B. BBC Kids est formidable. J’ai suivi ce cours sur les stratégies dans les médias à l’école de commerce de Harvard, qui m’a fait comprendre que, dans ce secteur fragmenté, il nous fallait devenir plus efficaces dans ce que nous faisions en matière de télédiffusion.  J’ai réalisé qu’il fallait que je sois plus performant en ce qui concerne la génération d’argent pour du contenu. Il me fallait trouver au minimum deux autres chaînes à opérer dans des domaines où nous étions excellents : la programmation pour les enfants et les documentaires. En Colombie Britannique, sur les plages horaires du matin et de l’après-midi pour les enfants, notre programmation vient au premier ou au second rang. Je cherchais donc une chaîne pour les enfants et je cherche toujours une chaîne documentaire.  

Je vais vous dire comment j’ai obtenu BBC Kids. Il y a deux ans, ici à Banff, Hilary Read de BBC Worldwide, avec qui j’allais avoir une réunion le lendemain, est venue à moi et m’a dit, « Qu’est-ce que vous faites ? ». J’ai répondu, « Je tue le temps entre chaque réunion. » Elle m’a alors dit, « Oh moi aussi. Est-ce que cela vous intéresserait d’acheter une chaîne ? », j’ai répondu « Oui. J’en cherche une. Qu’est-ce-que vous me proposez ? », et elle a dit « BBC Kids ». J’ai ajouté « Parfait ! ». Et voilà que deux ans plus tard, nous opérons BBC Kids depuis Burnaby, en Colombie Britannique, sous la forme d’une filiale commune entre BBC Worldwide et le Knowledge Network.

F. Le Knowledge Network a-t-il disposé de l’autonomie nécessaire pour faire cette opération lui-même ou a-t-il dû procéder à des négociations avec la province?

B. J’ai présenté l’idée à mon conseil, qui a été enthousiaste. Nous avions une société coquille « dormante » nommée Knowledge West Communications Corp., qui avait été créée dans cette intention 25 ans plus tôt. J’ai trouvé une stratégie dans ma douche un matin, l’ai griffonnée sur un papier et l’ai présentée à notre Ministre et au bureau du Procureur Général pour m’assurer que la façon dont nous allions le faire serait en parfait accord avec la législation. Mais avant d’en référer au gouvernement, j’en ai parlé à des gens importants dans le milieu des affaires, qui étaient proches du gouvernement. J’ai invité quelques personnes à déjeuner et leur ai dit « Voici ce que je pense : il s’agit d’un partenariat entre le secteur privé et le secteur public, par lequel les bénéfices et les profits d’une entreprise à but lucratif seront consacrés à l’entreprise à but non lucratif pour la création de contenu original. Qu’est-ce que vous en pensez ? Comment cela va-t-il être perçu au sein du gouvernement ? Dépassons-nous les limites ? » La personne m’a regardé comme si j’étais fou et a dit « C’est brillant, si tu peux conclure l’affaire ! ». On ne sait jamais ce qu’il en sera avec un certain gouvernement mais, étant passé par les « coulisses », je savais que cela irait et c’est alors que nous sommes allés voir le gouvernement.

F. Avez-vous été attiré de quelque manière que ce soit par la politique fédérale ?

B. Pas vraiment. Nous nous appuyons, c’est un fait, sur le Fonds des Médias du Canada pour les projets que nous faisons avec des indépendants. Quand je suis arrivé à Knowledge Network, j’ai déclaré que nous ne ferions pas de production maison, que toutes les productions devaient être faites avec des producteurs indépendants. Nous étions trop petits pour produire nous-mêmes. Et je voulais soutenir les réalisateurs canadiens et de Colombie Britannique. Cette industrie est si petite et fragile qu’il nous fallait y consacrer tout notre argent. Afin que ces budgets tiennent la route, bien sûr, il nous fallait aussi nous appuyer sur le Fonds des Médias du Canada (ou anciennement, le Fonds de la Télévision du Canada). Cette politique est importante, mais je ne dirais pas qu’elle est indispensable à notre fonctionnement.

Rudy Buttignol – 2ème partie