Rudy Buttignol – 2ème partie

Fraser. J’aimerais revenir en arrière, au temps d’avant Knowledge Network, quand vous êtes entré dans le milieu et avez finalement travaillé avec TVO.

Buttignol. Et bien, c’est un moment parfait pour en parler car j’arrive aujourd’hui à un tournant dans ma carrière. J’ai été diffuseur exactement autant de temps que j’ai été producteur indépendant. Cela fait 18 ans que j’ai été embauché par Peter Herrndorf à TVO. Et j’ai passé 18 ans de ma carrière en tant que producteur professionnel, en  commençant lorsque j’avais 14 ans et que je faisais mes propres films Super 8 un peu fous. Je me suis passionné pour le sujet très tôt, quand j’ai fait mon premier projet à l’école. Le professeur était tellement emballé qu’il a rassemblé toute l’école devant nous : ma présentation a été celle des plus applaudies. J’ai adoré ce rapport avec l’audience, cela ne m’était jamais arrivé auparavant.  

J’ai été à l’Université de York au moment où ils commençaient leur première formation cinématographique : c’était la première formation avec un diplôme à la clé au Canada. Cela a été très formateur. J’ai commencé en tant que producteur et ai monté mon propre studio, je me suis agité à faire des films sponsorisés ici et là, à tout faire pour simplement continuer à travailler. J’ai fait des films pour la Division Sponsorisée de l’ONF ainsi que des films d’entreprise. Alors que j’augmentais mes revenus en faisant cela, j’ai commencé à travailler sur mes propres projets. Et puis est arrivé le moment magique où j’ai décidé de ne faire que mes propres projets, et cela pendant 18 ans.  

Dans le cadre de ces projets, je suivais de très près le programme spatial, passant du temps à Houston et à Moscou. A Houston, j’ai travaillé avec KUHD, la plus vieille chaîne de télévision publique du secteur. J’y ai travaillé à plusieurs reprises pendant cinq ans. C’est là que j’ai vu comment la télévision publique marchait et comment elle établissait des rapports avec sa communauté. Et j’ai pensé que c’était quelque chose que je voulais faire. Pendant ce temps, au Canada, TVO, sous la direction de Peter Herrndorf, avait décidé de changer son modèle de gestion et de cesser de faire des productions maison pour passer à la production indépendante.

F. A quel contexte, en matière de politique du film, étiez-vous confronté en tant que producteur indépendant à l’époque ?

B. J’avais, à l’époque, une passion pour la programmation pour enfants et le documentaire. En ce qui concerne le documentaire, il n’y avait rien à faire en matière de politique, parce que nous avions l’Office National du Film. Et j’étais parmi ceux qui disaient, au sein d’un petit groupe de gens, « Oui, bien sûr que je travaille pour l’Office du Film, mais je suis producteur indépendant. » Il y a eu un grand texte de loi fédéral qui a été très important pour nous, lorsque la Société de Développement de l’Industrie Cinématographique Canadienne est devenue Téléfilm. La décision prise consistait en ce que le gouvernement fédéral soit l’agent de la politique culturelle.  

 

L’objectif, en créant Téléfilm Canada, était de soutenir la production des dramatiques. Mais il y avait des gens qui disaient, « Attendez une seconde, vous devriez soutenir la programmation pour enfants et les documentaires indépendants ». Nous formions un groupe appelé le Caucus Canadien des Enfants, qui devint par la suite les Documentaristes du Canada. Nous nous sommes rassemblés dans mon bureau et avons décidé d’essayer de faire inclure la production documentaire indépendante dans le nouveau Téléfilm Canada. Nous sommes passés de sept personnes dans mon bureau à 40. Nous nous sommes organisés et avons soumis un rapport. C’est ainsi que, quand Téléfilm Canada a été lancé, ils ont indiqué qu’ils allaient inclure la programmation pour enfants et le documentaire. Cela a marqué le début d’une industrie indépendante. Beaucoup de choses ont bougé à cette époque. Pas simplement la production, car il y a eu aussi les festivals de films devenus une vitrine des films pour le public, et l’Académie, pour honorer l’excellence dans l’industrie. Et j’étais là juste au début de la création d’une industrie indépendante du documentaire.  

 

F. Avez-vous créé les opportunités au fur et à mesure de votre carrière ? Il y avait clairement un vide à combler dans l’industrie.

B. Oui. Je ne le savais pas à l’époque. Je pense que nous l’avons fait intuitivement. La télévision câblée faisait son apparition, fragmentant le système pour la première fois. Et ce qui est apparu avec cette fragmentation, c’est la conviction que si vous fabriquiez quelque chose, alors le public apparaîtrait : si vous offriez une programmation de documentaires aux audiences, alors celles-ci suivraient. Le diffuseur national et les diffuseurs commerciaux objectaient que personne ne regardait les documentaires. Notre argument à nous c’était que personne ne regardait de documentaires car personne n’en montrait jamais. C’est ainsi que le câble nous a donné raison. Le câble, avec les grands changements technologiques qui l’accompagnaient, nous a donné cette opportunité. Le câble a donné sa chance à l’industrie indépendante, et aux producteurs de documentaires en particulier, ainsi qu’à la programmation pour enfants.

A cette époque, je me suis aussi impliqué au niveau de l’Académie et je leur ai dit que, s’ils voulaient prendre les Oscars pour modèle, ceux-ci avaient plus de catégories documentaires que le Canada. Andra Sheffer était la directrice à l’époque. Elle m’a dit « Prépare quelque chose et présente-le au comité de réglementation », j’ai répondu « Ah oui, vraiment ? Cela suffira ? ». J’ai parlé à mes collègues, écrit un court papier sur ma position. Des motions furent passées et nous avons étendu le nombre de prix pour les documentaires. J’ai finalement été admis au Conseil, où je me suis battu pour l’expansion des catégories documentaires pour les prix Geminis. Et les documentaires font maintenant largement partie intégrante de l’Académie.

Il s’agissait simplement de reconnaître qu’il y avait un besoin que nous comblions et que nous devions avoir une industrie consacrée au documentaire. En termes de politique fédérale, et parce qu’il n’y avait pas d’antécédents, beaucoup de personnes au gouvernement disaient « D’accord, rédigez votre proposition, tout simplement. Exposez votre point de vue, présentez les faits, prouvez-nous qu’il y a un besoin. » C’est là que mes liens avec les Documentaristes du Canada, l’Académie et la communauté sont devenus vraiment utiles. Je pouvais, pendant le week-end, appeler 100 personnes et leur demander « Es-tu prêt à signer ce papier ? » Et ils disaient oui. Je pouvais alors revenir et dire « Voilà notre position, j’ai parlé à 100 producteurs et l’industrie veut cela, a besoin de cela. » Et ils disaient « D’accord ».