Richard Stursberg, 3ème partie: Canada Anglais et français

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fraser. Quel est le futur rôle d’organismes de réglementation tels que le CRTC à présent, alors qu’il envisage de réglementer Netflix ? Le CRTC a historiquement été capable de dire aux diffuseurs ce qu’ils pouvaient ou non produire. 

Stursberg. Le CRTC doit sortir du système des quotas et de la vieille usine à chaussures soviétique. Ils doivent dire que, en tant qu’organisme de réglementation, et c’est aussi le cas pour le Fonds des Médias, ils récompensent le succès. « C’est tout ce que nous récompensons. Lorsqu’il s’agit de programmes canadiens, si vous voulez avoir une plus grosse enveloppe, vous l’aurez si vous avez du succès. Pour ce qui est des besoins en matière de dépenses, concentrez-vous sur des programmes à succès. Moins signifie mieux. Cela nous est égal ». Avec ce changement, tout porterait à faire des programmes que les canadiens veulent réellement regarder, qu’ils les regardent à la télévision, sur le net, sur Catalyst ou sur Netflix. Tous les efforts doivent converger dans le but de maximiser la quantité d’argent disponible pour arriver au succès.

F. Cela soulève la question des personnes qui croient en l’art pour l’art : que c’est important, et qu’une place devrait être donnée à l’art à la CBC.

S. Oui. Vous et moi avons eu des désaccords à ce sujet. Le simple fait que le ballet ne soit pas à la télévision ne diminue pas son statut. Mais le mettre à la télévision est un peu vain étant donné que la télévision n’a en fait rien à voir avec cela. C’est un peu comme dire que vous aimeriez qu’un roman ait une mélodie plus jolie. Et bien les romans n’ont en fait pas de mélodies. Les romans n’ont rien à voir avec cela. Et si vous insistez pour dire que les romans ont une mélodie, vous n’allez rien faire de bon pour le roman ni pour la mélodie. Il nous faut être fidèles à la nature du média pour lequel nous travaillons. Nous devons le célébrer pour ce qu’il est. La télévision est le média de divertissement populaire du monde. Je ne dis pas que le ballet n’est pas magnifique, ou que le ballet ne devrait pas être financé, je dis seulement que la télévision n’est sans doute pas le lieu où le montrer. 

F. Parlez-nous du contexte différent qui existe pour les films au Québec par rapport au reste du Canada.

S. Il y a un certain nombre de choses au Québec qui se renforcent les unes avec les autres. Contrairement au Canada anglais, au Canada français, tout le monde préfère ses propres programmes de télévision, de manière écrasante. Il n’y a pas de honte à faire des programmes populaires. Les gens sont enthousiasmés par cette idée et pensent qu’il est très important de faire des programmes et des films populaires. Ils ont connu de grands succès avec des films tels que Les Boys (I, II, III). Cela crée un écosystème au sein duquel vous pouvez quelque fois faire des choses beaucoup plus exigeantes. En même temps, cela crée un système de vedettariat fantastique, exactement comme aux Etats-Unis. Vous pouvez regarder Tout le monde en parle et toutes les personnalités que vous connaissez y sont. Vous pouvez aller chez votre petit kiosque à journaux et acheter des magazines hebdomadaires vous fournissant amples détails sur la nouvelle histoire d’amour de votre vedette préférée ou sur sa nouvelle coiffure.  Tout le monde suit ça de manière obsessive. Toutes les pièces du puzzle se rejoignent et se renforcent. Tout cela s’est développé, en partie, grâce à un profond dévouement à la célébration et à l’exploration de qui nous sommes en tant que canadiens français. Nous n’avons jamais atteint ce niveau de confiance ni cet enthousiasme dans le Canada anglais.

F. Est-ce que c’est possible?

S. Absolument. Nous avons démontré qu’on peut faire des programmes canadiens à grand succès. L’astuce maintenant va être de savoir dans quelle mesure nous pouvons rassembler toutes les pièces du puzzle pour faire ça de manière collective.

F. Quel est le défi auquel font face les décideurs pour préparer le terrain, pour ouvrir des possibilités…

S. Pour les longs métrages ?

F. Oui.

S. L’une des difficultés avec les films anglo-canadiens, c’est la structure de diffusion compartimentée. Ils passent au cinéma, puis sur DVD, puis sur la télévision à la demande, et enfin à la télévision. Si déjà ils ne réussissent pas au cinéma, puis s’ils n’ont pas été bien promus car la plupart des distributeurs sont trop faibles, alors, au moment où ils arrivent à la télévision, ils ont déjà deux ou trois ans et les gens les ont oubliés.

Ainsi, la question que nous nous sommes posés à la CBC, c’est de savoir s’il était possible de changer les structures compartimentées. Le projet était de montrer le film au cinéma dans un premier temps, puis sur vidéo, ensuite directement à la CBC pour une grande projection, et qu’il pourrait finalement passer à la télévision à la demande. Pour faire cela, il faut changer la structure de financement. Si nous faisions cela, la CBC et/ou Téléfilm devaient bien sûr mettre plus d’argent sur la table. Nous avons donc mis au point une structure par laquelle nous pouvions les financer comme étant simultanément des propriétés de la télévision et des longs métrages. Vous pouviez ainsi obtenir de l’argent à la fois de Téléfilm et du Fonds de la Télévision pour créer ces structures. Et, si cela se fait, la CBC, sachant qu’elle va avoir le film quand il est encore d’actualité, et que cela ne lui coûte pas plus qu’une grande dramatique, sera très heureuse de promouvoir le film à sa sortie au cinéma, très heureuse d’accueillir toutes les vedettes – le réalisateur, le scénariste et les acteurs – et de les présenter lors de toutes les émissions-débat et d’en tirer un gros profit. 

F.  Donc, si cela était arrivé avec Barney's Version par exemple, il passerait en ce moment à la télévision.

S.  C’est vrai. Robert [Lantos] et moi avons essayé de le faire, mais nous n’avons pas réussi à résoudre les problèmes financiers à l’époque. Nous avons réussi plus tard. Du plus loin que je me souvienne, seul un film a été financé sous cette structure, quand Wayne [Clarkson] était encore là [à Téléfilm]. Wayne et moi avions mis cela au point pour Midnight's Children, le nouveau film de Deepa [Mehta], qui a été écrit par elle et par Salman Rushdie. Pour des raisons que je ne comprends pas, après que je sois parti, quelqu’un a decidé d’abandonner ce projet, que cela ait été Téléfilm ou la CBC je ne sais pas. Mais si nous ne trouvons pas ce type d’arrangement, pour changer la structure de l’industrie et faire en sorte que toutes les pièces du puzzle se soutiennent, nous allons toujours nous trouver en difficultés. 

F.  Sous-jacent à ce problème est le fait qu’au Canada anglais ce sujet importe probablement peu aux yeux de la plupart d’entre nous.

S.  Oui, ce qui nous vient de l’autre côté de la frontière est si beau, pourquoi ne voudrions-nous pas le regarder ? Et cela ça va. Mais si vous faites de superbes programmes qui plaisent aux canadiens, vous vous en sortirez bien. Il est démontrable que c’est possible. Quand nous avons sondé les attitudes envers la CBC, nous avons découvert qu’elles étaient en quelque sorte mitigées. « Cette organisation importe-t-elle ? » « Euh oui, en principe. » «  Est-ce qu’elle vous importe vraiment ? » « Non, pas vraiment. » Ainsi lorsque nous avons commencé à essayer de montrer à nos téléspectateurs des programmes qui leur plaisaient et quand les chiffres ont commencé à augmenter, ce qui s’est produit c’est que les attitudes envers la CBC ont commencé à changer de manière positive aussi. Vous pouviez poser la même question quatre ans plus tard, de savoir si la CBC leur importait personnellement, et les gens répondaient «Ah ça oui. » Rien ne réussit mieux que le succès.

F.  Donc, êtes-vous optimiste ?

S.  Oui. Enfin… à la fois optimiste et pessimiste. Le niveau de sarcasme au sujet de la télévision populaire au Canada anglais est écrasant. Elle est constamment dénigrée comme étant quelque chose d’américanisé, comme si c’était quelque chose de terrible, étant donné la belle qualité de ce que les américains font. On la dit commercialisée, comme si c’était une mauvaise chose. Il semble qu’il y a la conviction, parmi les intellectuels du Canada anglais, qu’il y a un choix à faire entre les choses qui sont magnifiques et les choses qui sont populaires. Qu’est-ce que c’est que ce débat ? Je ne sais pas si cette idée est tellement ancrée qu’il sera impossible de la changer mais tout dans ce monde semble fait pour la démolir.

F.  Cela semble être dans notre nature. Et cela dure depuis que la CBC a été formée dans le milieu des années 1930. Il y a toujours eu une minorité significative qui a dit qu’il nous fallait cela.

S.  Je sais. C’est malheureux. Je ne sais pas… Le Canada anglais est si étrange de ce point de vue là. Vous penseriez que, comme tout le reste du monde, nous aimerions produire et célébrer ce qui nous est propre d’une manière grandiose et populaire, comme le Québec, comme les américains, comme les anglais, comme tout le monde ! Comme toute culture normale dans le monde. C’est très déconcertant.