Richard Stursberg, 2ème partie: Audience

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fraser. C’est difficile de décider comment choisir les champions d’audience. Prenons deux exemples actuels: Barney's Version et Incendie, qui ont remporté tous les prix qui existent. Ce sont de superbes productions, et presque personne ne les a vues.

Stursberg. C’est très difficile, mais le fait que ce soit difficile ne devrait pas signifier que vous devez vous y soustraire. Vous devriez vous y appliquer avec plus de vigueur et de vision. Mais lorsque vous laissez les gens faire à leur guise et dites « Non, il ne s’agit pas uniquement d’audience », alors les gens retombent dans la vieille manière anglo-canadienne de faire les choses et disent « Et bien, c’est un film important, par opposition à un film que tout le monde voudrait voir ».

Barney's version est un bon exemple. Je pense que des œuvres littéraires peuvent être parfaites pour faire des films mais quelque fois elles ne sont pas si parfaites. Tout dépend de l’exécution. Lorsque nous avons fait The Englishman's Boy, ce film a fait de très bons chiffres pour un film d’époque.

F. Donc la question avec laquelle les décideurs politiques doivent se battre est, ayant établi que nous voulons un produit qui attirera les chiffres,  comment allons-nous faire ?

S. Il y a des choses qu’il ne faut pas faire. Quand je suis arrivé à la CBC par exemple, j’ai été fasciné par le fait qu’elle avait décidé de faire des programmes de télévision avec des genres et des conventions inconnus des audiences anglo-canadiennes. Ainsi, ils faisaient des choses basées sur des structures en mini-séries, ou des choses situées en dehors des structures narratives conventionnelles auxquelles les gens étaient habitués. Et vous diriez que cela devait sûrement rendre la tâche deux fois plus difficile. Nous connaissons le type de programmes télévisés que les canadiens aiment regarder. Ils aiment regarder des programmes basés sur des séries, qui ont une structure en épisodes, où l’arc narratif est résolu au sein de chaque épisode (même si des arcs plus longs peuvent y être associés), et ils aiment certains types de séries procédurales. Ils aiment bien les comédies de sketchs mais ils préfèrent les comédies de situation. Nous savons cela car nous savons ce qu’ils regardent vraiment. 

Je dirais donc, dans un premier temps, que nous devrions travailler dans le cadre des conventions télévisuelles que les canadiens connaissent et aiment.  Faisons ensuite des programmes canadiens dans le cadre de ces conventions. Cela étant dit, ceux-ci devront évidemment être très bien écrits, joués et faits parce que, à présent, la qualité de la télévision, certainement la qualité de la télévision que nous avons obtenu des Etats-Unis depuis ces dix dernières années, est probablement la plus belle et intelligente qu’on ait connu. Donc est-ce que c’est difficile ? Oui, c’est très difficile.

F. Qu’en est-il de vos succès à la CBC?

S. Nous avons essayé de travailler dans le cadre des conventions que les canadiens aiment, nous nous sommes donc débarrassés de pas mal de choses que nous faisions et avons commencé à travailler dans le cadre de ces conventions. En matière de séries procédurales, par exemple, nous avons fait The Border, qui est une série policière procédurale centrée sur les tensions à la frontière Etats-Unis/Canada. Nous avons commencé à faire des comédies de situation. Celle qui a connu le plus grand succès a été probablement Little Mosque on the Prairie, mais aussi Being Erica. Nous avons décidé que ce qu’avait ignoré la CBC pendant des années était l’émission vérité (reality show). Pourquoi ne ferions-nous pas d’émissions vérité ? Celles-ci ont été inventées par les grands diffuseurs publics européens comme la meilleure façon d’explorer certains types de problèmes et elles sont très amusantes. Nous avons donc constitué tout un département émissions vérité et c’est de là que sont nés le Dragon's Den, Battle of the Blades, Destination, et All In a Weekend.

F. Et Canadian Idol ?

S. Non. Canadian Idol appartient au camp des méchants. Ils achètent American Idol puis ils font Canadian Idol après. C’est un bon programme cependant. Nous avons connu un certain succès avec les dramatiques, mais pas autant que j’aurais espéré. The Border s’en est pas mal sortie pendant quelques saisons. Heartland, qui était basée sur une série de livres canadiens, a très bien réussi et a attiré plus d’un million de téléspectateurs. Little Mosque on the Prairie, quand elle a été lancée, a été un phénomène complet. Nous nous en sommes assez bien sortis avec Republic of Doyle, qui a attiré plus d’un million de téléspectateurs. Nous avons aussi profité de l’occasion pour essayer de refaire certaines de nos dramatiques. Nous avons repris The Nature of Things et essayé de la moderniser : les chiffres ont augmenté de manière assez significative. 

Mais tout ce que nous avons essayé, c’est de travailler dans le cadre des traditions et des formes que les canadiens connaissent et aiment et de le faire d’une manière qui nous parle de ce que nous sommes : nos conventions narratives, notre sens de l’humour, notre perception de qui nous sommes nous-mêmes. Et ce qui fut gratifiant, après que nous ayons commencé à faire ces programmes, c’est que pour la première fois dans l’histoire canadienne nous avons véritablement commencé à battre la programmation entièrement américaine d’heures de grande écoute de Global. Et c’est ce que nous avons réussi trois années de suite. Aussi, quand vous centrez réellement votre attention sur la fabrication de programmes pour des audiences, vous pouvez faire des programmes canadiens.

F. Comment tout cela est-il affecté par la technologie et le phénomène Netflix ?

S. Cela valorise encore plus les grands succès. Ce qui va disparaître ce sont les programmes de niveau moyen. Les gens parlent de la perte du contenu de longue traîne moins populaire et de ces obscurs réalisateurs tchèques, mais je pense qu’on continuera à en avoir et qu’il y aura une longue file d’attente pour cela…Vous savez... « Comment faire un pâté de porc en croûte » et tout le reste. Mais je pense que les programmes de niveau moyen seront écrasés par les grands programmes. Les grands succès à forte image de marque survivront dans n’importe quel environnement. Plus les téléspectateurs vont avoir le choix du contenu, plus il va falloir faire de grands succès, à forte image de marque. Et c’est là qu’il vous faut être encore plus attentif à votre audience. Il faudra être inflexible sur ce point. Pas de place pour les excuses lorsque les choses ne réussissent pas véritablement.