Richard Paradis – 2ème partie

Fraser. Les producteurs québécois, arrêtez-moi si je me trompe, sont devant un défi fascinant parce que d’une part, la communauté de production est solide et dynamique, mais que d’autre part, ils n’ont jamais suffisamment d’argent pour produire autant de films que les Québécois aimeraient voir.

 Paradis. Je ne suis pas d’accord avec vous. Tout le monde sait que du côté culturel, on a toujours besoin de plus d’argent. Mais au Québec, quand on analyse le montant d’argent qui est disponible, les ressources qui existent pour faire des films, du côté français, on fait en général 12 à 15 films par an. En moyenne, je dirais qu’environ 6 ou 7 de ces films génèrent facilement des recettes de plus de 1 million de dollars par an, certains ont même généré des recettes de 9 à 10 millions de dollars. Donc, oui, c’est une belle réussite, mais nous devons garder à l’esprit que nous parlons ici d’une population de 5 millions de personnes qui parlent français. Dans quelle mesure est-ce que nous voulons qu’il y ait plus de production?

 F. Il y a quelques années, le cinéma québécois empochait 26 % des recettes et quelqu’un a dit : « Si nous avions plus de films en circulation, nous aurions une plus grosse part de marché. » Vous n’êtes pas d’accord avec cette déclaration.

 P. Je pense que, quand on obtient 26 % des parts de marché, et le Canada anglophone obtient moins de 1 %, c’est que quelque chose fonctionne, surtout quand on pense à produire quelque chose dans une autre langue. Là encore, on supplante les recettes des gros succès des États-Unis. Mais dans quelle mesure peut-on produire, en ayant les ressources disponibles, dans quelle mesure le public veut-il aller voir plus de films que les 26 % des parts de marché? De bien des façons, on supplante même les Français de France pour ce qui est des parts de marché. La plupart des producteurs au Québec demandent maintenant plus de financement par film [plutôt que de demander de l’argent pour produire plus de films].

 Par ailleurs, on est devant un phénomène qui est intéressant parce qu’on ressemble un peu au modèle américain : on a des gens qui sont des vedettes au Québec qui finissent par se tourner vers la production cinématographique. Très souvent, ils produisent et ils jouent à la fois. Donc, on a là un petit exemple de la façon dont l’industrie cinématographique américaine influence le marché québécois.

 F. Est-ce que le gouvernement fédéral actuel vous préoccupe? On sait qu’à une certaine période, il ne voyait pas la culture d’un bon œil et qu’il a perdu le Québec [aux élections] en raison justement de cela. Selon vous, quelle direction prend le gouvernement fédéral en ce qui concerne la culture?

 P. Le gouvernement actuel va probablement laisser les choses dans l’état où elles sont; il n’investira pas plus d’argent. Mais je ne pense pas qu’il va s’en prendre à l’argent qui est déjà là. Du point de vue du cinéma, tout le monde s’entend pour dire qu’il n’y a pas suffisamment d’argent. Mais il n’y a pas non plus une volonté d’augmenter le financement. Par conséquent, pour le cinéma du Canada anglophone, cela signifie fort probablement que cela va être encore plus difficile qu’avant.

 Au Québec, la réaction du gouvernement provincial quand il a constaté que le fédéral ne versait plus d’argent a été d’accroitre le financement. Il me semble que le gouvernement québécois, si on le poussait un peu, pourrait probablement donner plus d’argent. Il comprend bien l’importance de ce à quoi peut aboutir cet argent. De plus, il obtient un bon rendement en raison du succès que connaissent les films. Au Canada anglophone, la situation est extrêmement délicate parce que nous sommes très proches des États-Unis. Aux États-Unis, les budgets augmentent sans cesse. Ils dépensent environ 35 millions de dollars en commercialisation.

 F. Pourquoi des films produits au Québec, comme Bon Cop, Bad Cop, qui a rapporté plus de 10 millions de dollars, dont 90 % au Québec, ne sont-ils pas plus populaires au Canada anglophone?

 P. Cela illustre les problèmes des films en langue anglaise au Canada. Le public est tourné vers les productions américaines et il est très difficile de l’intéresser à des films canadiens. Même si les gens savent que le film a très bien marché au Québec, que c’est un film bilingue, il ne marche pas bien au Canada anglophone. Ce n’est pas que les gens sont allergiques à ce genre de films, c’est juste que cela ne les intéresse pas. On a tous essayé de résoudre ce problème. J’ai travaillé pour Téléfilm Canada à titre de consultant; tout le monde a essayé de trouver une façon de s’en sortir, il n’y a pas de réponse toute faite.

 On a fait des films avec des vedettes du Canada anglophone, dont le budget était relativement colossal, 10 à 12 millions à produire, on a injecté suffisamment d’argent pour la commercialisation et malgré cela, tout dépend de ce à quoi on se mesure le vendredi et qui vient des États-Unis, on peut être chanceux ou malchanceux. Et si on se retrouve avec seulement deux ou trois films de ce calibre par an, et si on est malchanceux à cause du temps, ou de la concurrence… Les gens disent que les cinéphiles devraient aller voir plus de films, mais une fois qu’on est allé dans une salle de cinéma où il a fallu choisir entre 12 à 15 films en fin de semaine, on ne va pas retourner au cinéma tous les jours de la semaine, on y va une seule fois. Et quel film va-t-on choisir? Et la semaine prochaine, il y aura une autre série de films avec 10 à 12 nouveaux films. Voilà, c’est à cette situation que le Canada anglophone est confronté. De bien des façons, l’industrie cinématographique au Québec se rend bien compte qu’elle a de la chance. Et il y a aussi que les gens qui s’occupent des films en langue française savent comment activer les relations avec le gouvernement (du moins au Québec) pour obtenir des résultats. En fait, peu importe la couleur du gouvernement du Québec, il va appuyer l’industrie cinématographique. Au Canada, qui peut bien savoir ce qui va se produire?