Piers Handling, 2ème partie: Distribution et des Nouvelles Technologies

Fraser. Pour ce qui est des questions technologiques dans l’industrie des médias, il y a deux partis. D’un côté, il y a ceux qui parlent de la démocratisation des moyens de production; nous enregistrons cette entrevue sur une petite caméra que je peux glisser dans ma poche, elle est dotée de la fonction HD-1080, le son en stéréo est excellent. Je peux transférer cette entrevue sur une télévision à grand écran et on aura une belle image. On a donc toute une génération de jeunes créateurs qui font des films artisanaux avec un ordinateur, une caméra et tous les accessoires, qui ne coûtent que quelques milliers de dollars. De l’autre côté, on a Hollywood qui a pris la direction diamétralement opposée, celle des budgets colossaux, des effets à trois dimensions comme pour Avatar, des trucs de grand écran qui semblent être leur porte d’accès à la richesse. Où nous plaçons-nous dans tout ça?
Handling. Nous sommes très clairement dans la catégorie « Nous n’avons aucune ressource, nous devons les inventer au fur et à mesure ». La démocratisation de la technologie permet tout simplement à plus de réalisateurs de faire des films. Je ne pense pas que cela ait d’énormes conséquences sur notre industrie nationale. De toute évidence, les Avatars sont exclus même s’il est intéressant de noter que c’est un réalisateur canadien qui a tourné ce film. Il a décidé d’aller à Los Angeles; la seule façon pour lui de réaliser ce type de films qui ont un gigantesque budget, c’était de quitter le pays. Il n’était pas possible de réaliser ce genre de films ici. James Cameron fait partie de cette fuite des cerveaux qui a saigné à blanc ce pays.

Les autres sont restés et, sincèrement, je ne pense pas que la technologie ait profondément affecté les David Cronenberg, les Atom Egoyan, les Clement Virgo. Ces réalisateurs ont l’habitude de travailler avec de maigres ressources. Quand on essaie de pénétrer un marché commercial, le fait que la technologie soit peu coûteuse importe peu. De nos jours, les gens font de plus en plus attention à l’avantage que vous avez sur le marché. En général, cet avantage est un acteur célèbre.

Donc, pour les David Cronenberg, les Atom Egoyan, les Clement Virgo, les Deepa Mehta, ils travaillent en réalité avec un bassin international d’acteurs talentueux. Ils sont arrivés à un point de leur carrière où ils sont en mesure d’attirer de grandes vedettes internationales qui ne transigent pas sur leur vision; il y a actuellement un flot international d’acteurs talentueux qui travaillent partout dans le monde. Liam Neeson et Julianne Moore sont vraiment contents de venir à Toronto et de travailler avec Atom Egoyan sur un film canadien.

Le sujet du film n’est pas obligatoirement un sujet canadien, mais ce n’est pas obligé que cela soit un sujet canadien. On a donc Viggo Mortensen qui travaille avec Cronenberg, etc. Je ne pense pas non plus que ces réalisateurs se torturent pour savoir ce que cela signifie d’être canadien. Je crois que le paysage a tellement changé depuis que vous et moi y avons fait nos débuts, il y a 30 ou 40 ans. Je pense qu’on se sent très à l’aise de travailler dans une société multiculturelle, dans un contexte très multiculturel et de travailler de plus en plus dans un environnement international. Je pense que Toronto, Montréal même, Vancouver, sont véritablement les villes de l’avenir parce qu’elles présentent une grande diversité ethnique. C’est véritablement un melting pot, un creuset. Par conséquent, leurs histoires ne racontent pas toutes des histoires de hockey ou des histoires tirées de l’Histoire canadienne. Ce sont des histoires sur ce qui se passe dans le creuset international d’un grand centre urbain. Les enjeux que l’on retrouve, on y fait face aussi à Vancouver, à Edmonton, à Toronto, à Montréal; ce sont des enjeux auxquels font face les habitants de New York, de Los Angeles, les Parisiens, les Londoniens.

F. On est donc en train de vraiment devenir international.

H. Je pense que le monde est devenu tellement mondial que les barrières nationales sont en train de s’effondrer, même si parallèlement, il y a assurément des pays qui continuent de créer leur propre cinéma national. Je pense que ces pays sont à une période de leur Histoire qui est différente de celle des pays industrialisés.

F. Certains pays ont reçu un appui très solide de leur gouvernement pour leur industrie, avec notamment des quotas de divers régimes fiscaux. Regardez comment les Français, les Britanniques, les Allemands et même les Italiens et les Australiens soutiennent leur industrie nationale. Ils ont des années-lumière d’avance sur ce que nous avons tenté d’accomplir ici.

H. Oui. Je pense que les deux seuls pays dans le monde qui ne protègent pas leur industrie sont les États-Unis et l’Inde. Tous les autres pays, et je souligne, tous protègent leur industrie. Nous ne sommes donc pas une exception. Le Canada prend la culture très au sérieux, et ce, depuis longtemps et aussi en termes de gros investissements publics. Nous faisons l’envie de nombreux réalisateurs américains indépendants. Ils ont beaucoup de difficultés à faire leurs films. Comme les Avatars n’entrent pas dans leurs considérations, ils regardent de plus en plus vers le modèle public canadien et ils disent : « Vous ignorez la chance que vous avez ». Nombre de mes amis américains ont d’énormes difficultés à faire des films à petit budget. Et par petit budget, j’entends 3 à 15 millions de dollars.

F. Quelqu’un m’a dit qu’on réussit mieux à faire un film à Winnipeg qu’à Kansas City.

H. C’est probablement très vrai. Je pense cependant que l’on verra encore des films tournés à Kansas City, avec des caméras portatives et une technologie bon marché. Ces réalisateurs et ces metteurs en scène n’auront toutefois pas accès à des acteurs talentueux. Et c’est le talent qui vous ouvre véritablement la porte du marché.

F. Voyez-vous Internet devenir un véritable marché?

H. Non. Je pense qu’Internet ne constitue qu’une expérience. Je pense que l’on ne s’est pas encore prononcé sur Internet. C’est très manifestement une source de diffusion, mais elle est difficile à évaluer. Il y a une tonne de matériel sur Internet. Je pense que, de nos jours, en raison des contraintes de temps, les gens veulent vraiment que cela soit quelqu’un d’autre qui prenne toutes les décisions quant à savoir si le produit est bon ou non. Ils ne sont pas prêts à tout ingurgiter. D’une façon ou d’une autre, il doit y avoir un intermédiaire. Je ne pense pas qu’ils apprécient les points d’entrée traditionnels, ils cherchent des gardiens en qui ils peuvent avoir confiance. Et peut-être que ces gardiens sont des institutions comme le TIFF, le Hot Docs, le Festival international de la télévision et du film de montagne de Banff. Peut-être qu’ils ne font pas confiance aux institutions comme NBC, PBS, CBC, Global, de la même façon. Ils recherchent une plus petite échelle, de plus petites, de nouvelles organisations, des organisations plus flexibles.

F. Merci.

H. De rien.