Piers Handling, 1re partie: Histoire de l'ONF

Interviewed by Fil Fraser at Toronto on Juillet, 2010

Fraser. Que pensez-vous de l’importante consolidation qui a lieu au sein de l’industrie de la radiodiffusion et du fait que la démarcation entre les divers médias s’est estompée à la suite de cette consolidation, surtout en raison de la nouvelle technologie? Quelles sont les conséquences sur l’industrie du long métrage canadien?

Handling. Je ne pense pas que cela ait eu de profondes répercussions sur l’industrie de quelque façon que ce soit parce que l’un des grands enjeux du Canada, c’est la segmentation, la séparation entre le cinéma et la télévision; en fait, c’est la méfiance qui existe depuis longtemps entre le cinéma et la télévision et qui remonte aux années 1950, quand la télévision de la CBC a été créée. Il y avait là une excellente occasion d’intégrer l’Office national du film (ONF) à la télévision, mais cette décision n’a pas été prise ou alors, on a décidé que la télévision et l’ONF devaient être très distincts l’un de l’autre. Donc, dans ce pays, le cinéma et la télévision ont poursuivi chacun leur chemin, un chemin distinct l’un de l’autre, contrairement à d’autres pays d’Europe (en France, au Royaume-Uni avec Channel 4 Films, BBC Films, etc., et en Allemagne) où le financement public se traduit notamment par le fait que chaque télédiffuseur investit considérablement dans la production de longs métrages. Ces films sont conçus pour être projetés en salle et finissent ensuite par être projetés sur ces chaines de télévision. Toute l’histoire du cinéma en Allemagne dans les années 1970 – Fassbinder, Herzog, Wenders –, tous leurs films ont été financés par la télévision allemande.

F. Selon vous, pourquoi cette situation n’a-t-elle jamais eu lieu ici?

H. Je ne sais pas pourquoi le cinéma et la télévision se méfient l’un de l’autre. La méfiance a été d’ordre politique parce que la réputation de l’ONF avait été ternie, on le disait gauchiste ou communiste. C’était l’époque de la « peur rouge ». Certains considéraient que l’ONF était un organisme de gauche, un organisme communiste. Dans les années 1940, des gens avaient été licenciés à cause de cette peur rouge. Arthur Irwin, l’ancien rédacteur en chef du magazine Maclean’s est alors arrivé avec pour mission de mettre de l’ordre à l’Office du film. Je pense aussi que le fait, d’un point de vue géographique, que les bureaux de l’ONF soient à Montréal (à partir de 1956), par opposition à des bureaux au Canada anglophone, cela revenait à dire que c’était l’« école » ou le studio de l’industrie du cinéma québécois. Il n’y avait rien de semblable pour l’industrie du cinéma canadien anglophone.

Quand la CBC a été créée, ses bureaux étaient ici à Toronto. Résultat, les réalisateurs canadiens anglophones, s’ils voulaient devenir réalisateurs, allaient à Montréal. Ils allaient à Toronto ou ils restaient à Toronto s’ils voulaient travailler à la télévision. Il y a donc une étrange séparation géographique dans ce pays. De plus, il y avait une profonde méfiance de la part de CBC parce que l’ONF était considéré comme non objectif alors que la CBC avait pour mandat d’être objective. L’Office du film était probablement plus politisé que la CBC qui était davantage sous les projecteurs de l’opinion publique et qui dépendait des faveurs du gouvernement. La CBC devait faire des choix sûrs.

Avec l’arrivée du secteur privé, CTV et Global, ce qui intéressait les chaines privées, c’étaient les taux d’écoute, elles cherchaient toutes en grande partie à rediffuser les émissions américaines. Les réseaux de télévision canadienne ont lamentablement échoué à mettre sur pied des dramatiques véritablement canadiennes et à inciter les réalisateurs à se rendre du côté de la télévision. Et quand on pense à la situation au Royaume-Uni, pensez juste à Stephen Frears et à Mike Leigh, ces deux réalisateurs ont lancé tout seuls la BBC, Michael Winterbottom est un autre exemple, ils ont fait leurs débuts à la BBC en tant que réalisateurs de télévision. Aujourd’hui, ce sont deux des quelques réalisateurs de cinéma qui connaissent un grand succès dans le monde. Ils reviennent régulièrement faire de petits films, dont certains sont produits grâce au financement de la BBC, l’argent de la télévision. Pour eux, il n’y a pas de fossé ou de barrière entre les deux, les deux sont liés l’un à l’autre. C’est un lien que, d’une certaine façon, nous n’avons pas été capables d’établir au Canada.

F. Dans les années 1980, François Macérola et moi-même avions fait une demande de licence pour TV Canada, qui allait s’inspirer plus ou moins de Channel 4. Le CRTC a rejeté notre demande pour cette raison justement : il ne voulait pas que l’ONF participe aux affaires de la télévision.

H. Je pense que quand on est un petit pays (maintenant, il y a 31 millions d’habitants), aux ressources limitées et que l’on vit à côté de l’une des plus considérables ressources commerciales en termes de cinéma et de télévision du monde, les États-Unis, je pense qu’il faut consolider les ressources dont on dispose. Il faut rassembler ces ressources et les mettre à profit intelligemment. Une fois qu’on monte ces ressources ou ces institutions l’une contre l’autre, on court à l’échec. Les guerres de territoire sont inévitables. Je suis convaincu qu’il y a des guerres de territoire au Royaume-Uni et en France, mais en fin de compte, il y a un dessein élevé et les industries sont obligées de collaborer. Aucun doute là-dessus.

Quand on analyse les systèmes de télévision européens qui ont connu du succès (le système italien est un autre exemple intéressant parce que la télévision italienne participe à des re-productions), on se rend compte que les Européens ont appris la leçon dès le départ : si l’État va participer, la production doit alors être contrôlée par l’État à toutes les étapes. Je crois qu’ils ont effectivement fait attention et ils se sont concentrés sur ces ressources. En contrepartie, à un certain moment, la CBC a été une source d’embarras pour le gouvernement, en tout cas, il se méfiait beaucoup de la CBC.

La BBC fait partie de l’identité nationale britannique. Tous les gouvernements qui arrivent au pouvoir, que ce soit les Conservateurs, les Libéraux ou les Travaillistes, doivent admettre que la BBC reflète en effet les valeurs britanniques. Je ne pense pas qu’il en soit de même pour la CBC. Je sais que beaucoup de gens soutiennent la CBC. Quand on s’éloigne des centres urbains, la CBC est un fil qui soude beaucoup de communautés par le biais de la radio et de la télévision. La CBC, c’est leur fenêtre sur le reste du pays. Je suis toutefois convaincu que la classe politique se méfie profondément de la CBC et qu’elle considère que la CBC est une institution subversive.

F. Il y a toujours eu une minorité importante de Canadiens qui seraient contents de ne plus avoir la CBC.

H. Oui.

Piers Handling, 2ème partie: Distribution et des Nouvelles Technologies