Kevin Shea, 3ème partie: L'investissement étranger et des partenariats internes

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fraser. Si nous élargissons la règlementation à une participation étrangère, que va-t-il se passer si Shaw et Rogers décident de vendre une participation importante de leur entreprise, d’empocher l’argent et de partir?

Shay. En toute honnêteté, pour ce qui concerne ces deux entreprises, les familles n’ont pas besoin de plus d’argent que ce qu’elles possèdent aujourd’hui. Les 20 prochaines générations ne parviendront pas à dépenser tout l’argent qu’elles ont. Mais il est juste de dire que les frais élevés que paient les Canadiens pour les communications sans fil en ligne par exemple résultent directement de l’environnement protectionniste que nous avons créé, même si c’était dans de bonnes intentions et avec une très bonne planification. Mais ces circonstances sont très anticoncurrentielles. Et il semble bien qu’aucun changement ne soit prévu malgré le fait que notre système comporte déjà une part considérable de participation étrangère : les dispositifs appartiennent à des entreprises internationales, mais pas les licences. Élargissez le domaine des licences.

F. Quelle direction est-ce que les organismes de règlementation devraient prendre?

S. Je pense que le gouvernement actuel a déjà pris une décision. Il suffit de penser à la décision sur Wind Mobile. Le gouvernement, et c’était un gouvernement minoritaire, a pris des risques pour déclarer qu’il voulait une concurrence étrangère. On pourrait discuter longuement pour savoir si la participation de Wind Mobile respectait totalement les directives, mais il n’empêche que le gouvernement a laissé entendre qu’il n’appuyait plus exclusivement les Bell, Rogers et Shaw comme l’ont fait les gouvernements précédents, libéraux ou conservateurs. Il a envoyé un message très clair. Le gouvernement a l’intention d’élargir le champ de la règlementation. En revanche, nous avons une participation diversifiée; ces trois entreprises sont propriétaires de nos télécommunications et de nos diffuseurs privés. Ce que je crois comprendre de ce gouvernement, c’est que lorsque CTV et tout ce qui lui ressemble ainsi que les vestiges de CanWest ont été achetés par ces énormes entreprises, le gouvernement s’est dit, lui, que cela se traduisait par des entreprises encore plus grosses. Pas bête!

Élargissons la participation pour que le consommateur en profite. Je pense que cela est aussi simple que cela, ce n’est pas très compliqué. Je n’ai pas analysé les dernières statistiques, mais je ne pense pas que beaucoup de choses aient changé. La plus grosse proportion de ce qui est visionné, ce n’est pas le contenu divertissant, dramatique, local, canadien, ce sont les affaires publiques et les nouvelles. Donc, pendant 40 à 50 ans, le gouvernement a investi de grosses sommes pour créer un secteur. Peut-être qu’il est temps de l’élargir.

F. Dans 5 ans, où sera rendu le CRTC selon vous?

S. Il remplirait un rôle semblable à la FCC (Commission fédérale des communications) : il règlementerait la teneur canadienne et le marché national. D’un point de vue strictement technologique, il s’assurerait qu’il n’y a pas d’interférence de signaux. Cela dit, je pense fermement qu’il nous faut un semblant de contrôle de contenu. Je ne sais tout simplement pas comment cela se présenterait aujourd’hui. Ce dont je suis convaincu, c’est que notre règlementation est périmée et qu’elle n’est pas pratique. Ce n’est la faute de personne. Ce n’est pas la faute du CRTC. Ce média a changé tellement rapidement qu’il est grand temps de le revoir et de le renouveler pour qu’il y ait une place assurée aux fournisseurs et aux producteurs canadiens de contenu novateur. Nous devons nous assurer de conserver cet équilibre dans le système. Je ne sais pas ce que c’est. Mais nous sommes entourés de gens intelligents. 

F. Comparez la SODIMO et la SODEC.

S. La première réunion qui a eu lieu, sur une période d’environ 15 ans, entre les deux organisations a eu lieu en novembre 2010. Nous sommes allés à Montréal, et ensuite le bureau exécutif de la SODEC est venu deux mois plus tard à Toronto.

F. Un geste sans précédent.

S. Oui, à partir de la simple notion que nous avons en commun de nombreux intérêts et objectifs, mais qu’il n’y a jamais eu de communication. D’un point de vue politique, il y a plusieurs domaines sur lesquels nous ne serons jamais d’accord. En revanche, il y a une liste de choses sur lesquelles nous pourrions et devrions travailler ensemble. Nos deux organismes collaborent d’ailleurs à ces projets et j’ai bon espoir que nous allons découvrir encore plus de synergie et d’opportunités conjointement que séparément.

Je suis président de la SODIMO, je ne suis pas bureaucrate, je suis un président indépendant et je ne travaille pas pour le gouvernement de l’Ontario. On m’a nommé à ce poste qui me donne l’occasion de parler avec divers ministères ontariens. Pour des raisons ancrées dans l’histoire et que j’ignore, il n’y a jamais eu de communication avec la SODEC. Leur président directeur général est formidable, vous le connaissez bien, François Macérola. Dès que je l’ai appelé pour lui dire qu’il me semblait que lui et moi devions parler, il m’a dit qu’il aurait souhaité avoir été le premier à appeler. Mais cela n’a pas d’importance. « Venez me voir. »

F. On ne peut que rêver de films en français qui seraient commercialisés au Canada anglophone et inversement. S’agit-il d’un défi de commercialisation?

S. Le processus commence d’abord par la communication et la coopération. Quand tout est dit, on fait partie du jeu ensemble. Franchement, cela m’est égal si le Québec décroche une grosse production étrangère et supplante l’Ontario. Il y aura toujours des retombées à Toronto et inversement. Dans les 5 dernières années, il y a eu de plus en plus de coopération entre des entreprises de Montréal et des entreprises de Toronto. Et c’est l’ordre normal du marché. Pour ce qui est de commercialiser conjointement nos actifs communs, nos talents, nos installations, nos studios, etc., cela ne me dérange pas que le Québec l’emporte dans le cadre de la concurrence parce que la fois d’après, ce sera notre tour et tout le monde en profitera.

F. Et tout le monde fera partie du jeu.

S. Et faire partie du jeu. Pour ce qui est d’un financement de la part des gouvernements, et dans ce pays, les gouvernements sont compétitifs, quand on pense à tout cet aspect de changement numérique, il est plus logique que dans certains domaines, nous travaillions ensemble. Je passe beaucoup de temps avec de jeunes entreprises; l’entrepreneur de 25 ans d’aujourd’hui serait plus qu’heureux de traverser la rue et d’aller rencontrer et parler avec son concurrent. Pourquoi? Parce que si tous les deux retirent des avantages de cette coopération, ils sont gagnants tous les deux. Alors que nos pères n’auraient jamais traversé la rue! Au cours des deux dernières années, j’ai passé plus de temps à présenter un « ayatollah » à un autre « ayatollah » qui ne s’étaient jamais rencontrés. S’ils retirent des avantages en faisant des affaires différemment, c’est nous tous qui sommes gagnants. Et entre les provinces, je pense que c’est en ces termes-là que nous devons penser. C’est difficile.