Kevin Shea, 2me partie: Des nouvelles technologies, la réglementation et l'industrie des médias

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fraser. À la lumière de ce que vous avez dit à propos des jeunes gens qui sont capables de produire, et dans certains cas, de monétiser ce qu’ils produisent, surtout dans l’industrie des jeux vidéo, comment est-ce que cela fonctionne à la SODIMO?

S.  Actuellement, nous nous limitons presque exclusivement à divers aspects du financement de projets, que ce soit un film, une émission de télévision, un jeu vidéo ou un vidéoclip. Le financement public a été un incitatif nécessaire et essentiel pour créer des entreprises et du contenu. Aujourd’hui, nous avons besoin du gouvernement et du secteur privé pour comprendre qu’il faut tenir compte du financement de projets, au même titre qu’un plan à long terme pour développer des entreprises dotées d’actifs pour élaborer des plans de commercialisation destinés à la distribution internationale et pour investir davantage dans la recherche et le développement. C’est cette voie que nous devons prendre. Prenez RIM (Research in Motion). Dieu merci, nous avions un joueur qui œuvrait à la distribution numérique du contenu, il nous en faut 20 de plus comme lui! Ce que je trouve encore plus fascinant, c’est que nous avons beaucoup investi dans l’éducation dans les universités et les collèges dans tout le pays et que nous produisons des « enfants numériques » comme je les appelle. Est-ce qu’on leur donne l’opportunité, d’un point de vue économique, de travailler dans des entreprises bien financées et faire ressortir tout ce qu’ils ont appris à l’université et dans les collèges? Je ne pense pas.

F.  Ces nouvelles technologies représentent une démocratisation de la production. Il y a 15 ou 20 ans, si on voulait faire un film, il fallait avoir des centaines de milliers de dollars en équipement, de grosses équipes de travail, beaucoup d’infrastructure. Aujourd’hui, on peut presque mettre une caméra dans la poche et produire facilement quelque chose que l’on peut visionner pour 2000 $.

S. On assiste beaucoup à cet état de choses dans le monde. Et cela ne cessera de se produire. Dans l’industrie cinématographique traditionnelle, il y a toujours eu des percées, il y a eu des producteurs qui ont produit des films pour 600 000 $ alors que les studios dépensaient 30 millions de dollars. Cette forme d’entrepreneuriat innovateur a toujours été là. Et on va voir encore plus de productions à 1,98 $. Mais on ne les remarquera pas à moins qu’elles ne soient accompagnées d’un budget de commercialisation, à moins qu’on ne comprenne comment Internet fonctionne… et en plus, elles doivent être bonnes, et elles doivent être véritablement inventives et intelligentes.

On entend de plus en plus de producteurs dire que peut-être il vaudrait mieux pour eux de lancer leur produit télévisé en ligne. Pourquoi pas? On ne reconnaitra plus l’industrie de la diffusion télévisée dans 5 ans. Ce qui est arrivé à l’industrie de la musique, ce qui est arrivé à l’industrie des magazines, des journaux, va aussi se produire dans l’industrie de la télévision. Tenez-vous prêt et regardez, cela va changer!

F.  Pouvez-vous nous donner un aperçu de ce à quoi cela va ressembler?

S.  Je pense qu’il y aura beaucoup d’autres Netflix. Il y aura plus de Studio Direct. Les mécanismes économiques de la télévision ne changeront pas : il y aura un mélange d’abonnements et/ou de publicité, peut-être aussi un appui public, peut-être des réseaux financés par le secteur public, je ne sais pas trop. Mais étant donné que l’on peut aller voir directement le consommateur, si on est un grand studio national, le diffuseur, lui, devient désormais un intermédiaire. Il y a d’innombrables exemples d’autres secteurs où la distribution se fait directement; dans ces cas-là, l’intermédiaire n’existe pas. Je vais vous donner deux exemples canadiens : Eaton et Simpsons, des intermédiaires de la vente au détail qui ont été complètement pris au dépourvu par l’évolution de la dynamique de la vente au détail. Demain, c’est peut-être CTV, NBC ou Global qui pourraient être pris au dépourvu, ce sont en fait des intermédiaires dans un monde qui interagit de plus en plus avec le consommateur. À moins que ces réseaux ne commencent à investir plus d’argent dans un contenu original, qu’ils ne deviennent leur propre producteur-distributeur et qu’ils n’établissent de lien direct avec le consommateur, ils vont être laissés pour compte. En d’autres mots, être le re-diffuseur de productions produites par d’autres personnes, cela ne marchera pas.

F. Depuis très longtemps, les gouvernements ont élaboré et réélaboré des politiques dans le but de créer un environnement où tout cela pourrait prendre un essor, parfois avec succès, parfois non. Au fil du temps, vous avez toujours été un observateur attentif. Selon vous, l’élaboration des politiques de la part du gouvernement, est-ce que c’est une force positive ou négative? Pourrait-on s’en passer?

S.  C’est le dilemme canadien, une petite nation qui se mesure à un éléphant. L’intention, la sagesse, la lutte ne cesse jamais. Le CRTC, par exemple, s’est retrouvé confronté à des changements dans la radiodiffusion, à l’introduction des communications par satellite, etc., tout cela dans l’intention d’édifier et de protéger les voix et les choix canadiens. Cette case doit être cochée dans la rubrique : travail bien fait. L’industrie a été bien édifiée, elle a pris de l’ampleur en 40 ans. À l’époque, on pouvait réglementer parce qu’on pouvait contrôler la distribution. Et puis, d’un coup, arrive Internet et là, on ne peut plus contrôler la distribution. Quand on protège une industrie pendant 40 à 50 ans et qu’elle n’a pas vraiment généré d’activités essentielles, à quoi sommes-nous donc parvenus? On a créé un groupe de millionnaires; la règlementation leur permet d’obtenir des licences que vous et moi ne pouvons pas vraiment obtenir parce qu’elles ne sont pas véritablement concurrentielles;

Je me suis battu avec cela au cours des quelques dernières années et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il était temps d’élargir tous les aspects des télécommunications, des communications et de la diffusion à une participation étrangère. Et il est temps de modifier un peu nos règlements parce que la participation étrangère accompagnée de règlements sur le contenu existe dans de nombreux pays. Nous devons modifier notre bassin de règlements en matière de contenu pour qu’il reflète davantage ce qui se passe dans le marché. Ce que ces règlements doivent contenir spécifiquement? Je n’ai pas de propositions à offrir en ce moment. Il y a beaucoup de sages qui sont en mesure de formuler ce qu’ils pourraient et devraient contenir, mais je pense sincèrement qu’il est temps de s’ouvrir aux biens étrangers. Internet appartient au monde entier.

F.  Qu’est-ce que cela va entrainer?

S.  Je pense que cela va entrainer de bonnes choses. Je ne pense pas que l’on devrait être paranoïaque à ce sujet. En tant que nation, la chose la plus importante, ce sont des règlements en matière de contenu et non des règlements en matière de propriété.