Gary Maavara, 1re partie: Débuts

Interviewed by Fil Fraser on Juin, 2011

Je m’appelle Gary Maavara. Je suis vice-président exécutif et directeur juridique de Corus Entertainment. Corus est une entreprise multimédia qui détient 37 stations de radio pancanadiennes.  Nous sommes parmi les leaders de la radio parlée du Canada. Nous possédons environ 24 chaînes à la télé consacrées aux enfants, telles YTV, Treehouse, Teletoon et Nickelodeon.  Pour les spectatrices, nous diffusons Cosmopolitan Television, Women’s Network, et nous venons de lancer le Oprah Winfrey Network au Canada. Côté cinéma, nous diffusons Movie Central et Encore dans l’ouest du Canada.

Nous sommes le premier producteur de programmation animée pour enfants du monde. Nous faisons concurrence avec des géants comme Disney, nous vendons notre produit dans 160 pays, en 140 langues. Et avec Kids Can Press, nous représentons également la plus grande maison d’édition de livres pour jeunes.

Fil Fraser: Cela représente une combinaison d’actifs assez hétéroclite. Qui a fondé Corus, et comment est-ce que ce groupe a pris forme?

Gary Maavara: Ce n’est pas en fait aussi hétéroclite qu’elle ne paraisse, puisque le centre de notre intérêt reste les jeunes et leurs parents, surtout les mères en tant que femmes. L’entreprise date de l’an 2000, à peu près; c’était l’un des achats effectués par Shaw, et ils ont décidé de le convertir en entreprise cotée en bourse. L’entreprise s’est développée à partir de nouveaux achats et de lancements de produits. Nos revenus sont dans les 800 million de dollars, et l’entreprise vaut à peu près 1,5 milliards en capitalisation boursière.

F: Tout cela a commencé par la radio, n’est-ce pas?

M: Je n’y étais pas au début, mais je crois qu’on a commencé avec la chaîne YTV et la radio, simultanément.

F: Il y avait des stations de radio partout au Canada qui faisaient partie du réseau Corus.

M: C’est ça. C’étaient des stations qui avaient appartenu à WIC. Corus a également acheté des stations à Power Corporation, ainsi que d’autres bricoles. Tout cela s’est passé vers l’an 2000; c’est à cette époque-là qu’on a décroché YTV, je crois.

F: Et comment as-tu fait tes débuts dans l’industrie du spectacle?

M: Je fais partie du monde du spectacle depuis l’âge de quatorze ans. J’ai grandi dans une famille pauvre: nous les enfants étions toujours à la recherche de moyens de faire des contributions financières au foyer. Au YMCA du quartier, les bonnes femmes offraient un thé de quatre heures, et elles passaient pas mal de temps à s’agiter sur la meilleure façon de l’organiser. Alors moi, j’ai proposé mes services d’organisateur après l’école, et pour 4$ la semaine, je faisais l’achat du thé et des biscuits, je faisais la vaisselle, j’ai monté l’estrade. C’est comme ça que je m’y suis lancé. Un an plus tard, j’organisais des danses qui étaient les plus connues de Montréal, et j’avais affaire à des artistes de bonne qualité. Pendant les années 70, j’ai fait mes débuts dans la télévision à organiser des concerts. J’ai obtenu mon BA à Boston, en recherche en communications, et comme matière secondaire la politique publique. Ensuite, je suis retourné à Montréal, où j’ai travaillé pour CFCF. C’était un adhérent à CTV, et on y faisait beaucoup de programmation en interne. On produisait environ trois programmes pour CTV à cette époque. En 1979, je suis parti pour faire des études en droit, parce que je voulais apprendre ce que j’appelais le «charabia» juridique; il y avait toujours ces règles concernant la production que je n’arrivais pas à comprendre. Alors je suis allé à la faculté de droit Osgood à Toronto, tout en travaillant pour David Harrison, à son agence de pub, Harrison, Young, Pesanon & Newell. Cette entreprise fait partie actuellement de PHD, une des plus grandes agences de pub du monde. On m’a employé à lire un tas de trucs, à leur en rapporter ce qu’il y avait de neuf, c’était génial. Après avoir terminé mes études, j’ai passé cinq ans à exercer le droit sur Bay Street, puis je suis passé à CTV. J’y ai fait un tas d’emplois différents, allant de Directeur juridique, à Chef du génie, en passant par Chef de la programmation.

F: Avec une formation tellement variée, tu as une perspective presque panoramique sur le climat réglementaire et ses effets sur le cinéma et la télédiffusion canadiens pendant les 30 dernières années. Quelle est ton opinion des progrès que nous avons faits?

M: On se plaint beaucoup du climat actuel, mais avec le recul, on peut y repérer des individus vraiment visionnaires (y compris toi-même, Fil, pour tout le travail que tu as fait dans toutes sortes de domaines, dont par exemple le Rapport Caplan-Sauvageau). Tu fais partie de cette tradition, qui remonte jusqu’aux gens comme Pierre Juneau, à qui on donne beaucoup de crédit pour tout ce qu’il a fait côté musique. Cette filiation visionnaire remonte jusqu’aux années 20. Même cet édifice-ci, le Banff Springs Hotel, résonne en quelque sorte de cette tradition, à cause de son importance pour le chemin de fer, le seul site à l’époque où l’on pouvait capter un signal radio. Et le système canadien des télécommunications en son entier en est le résultat.

Mais le cadre réglementaire a évolué. D’abord il a fallu résoudre le problème de l’émission du signal à travers le Canada, et les problèmes techniques qui s’ensuivaient. La prochaine étape était de sécuriser une place dans la mentalité canadienne, alors on a vu la fondation de la SRC, des sociétés privées et des réseaux tels CTV au début des années 60. Le troisième élément fut la création du contenu et des débuts d’une infrastructure. Et à ces fins-là, le système réglementaire a bien marché, surtout lorsqu’on voit l’ambiance dynamique du Festival international de Banff. Est-ce qu’on a été obligé d’y faire des retouches au cours des années? Mais oui. Est-ce qu’on aurait pu mieux faire ci et là? Est-ce qu’on a fait des erreurs? Sûrement. Mais en général, le système canadien est assez dynamique.

Notre problème depuis le début, c’est la question d’échelle. Nous sommes obligés de vivre à l’ombre d’un géant qui non seulement attire l’attention de nos spectateurs, mais nous vole une bonne partie de nos employés les plus doués. Par exemple, on donne une partie de hockey ce soir, et je suis sûr que beaucoup de ceux qui font partie de l’industrie à Los Angeles auront les yeux sur le jeu – car ce sont tous des Canadiens! Donc, je crois que notre système d’autoriser des concessions, et de demander aux concessionnaires de contribuer au Trésor public pour subventionner des programmes canadiens, est une très bonne idée. Sur la question de la dépense publique, c’est qu’il en découle souvent des avantages subsidiaires très, très importants à la culture, avantages qui n’entrent même pas dans notre débat. Un des mes exemples préférés de ces effets favorables est celui du Festival de Stratford, qui n’appartient même pas au monde des médias électroniques, mais qui représente cette vision qui a apporté tellement de bien sur les plans culturel et financier. Stratford était une ville en train de perdre son industrie principale, la réparation du système ferroviaire, et un dingue dénommé Tom Patterson s’est présenté devant les membres du Conseil municipal pour leur dire, «Je voudrais fonder une troupe de théâtre, très exclusive, qui donnera des pièces de Shakespeare». C’était 1951; les membres du Conseil l’ont cru fou. Mais ils lui ont demandé ce qu’il lui fallait. Il a répondu, «Il me faut de l’argent pour aller à New York pour parler avec Tyrone Guthrie, voir s’il viendrait ici.» On lui a donné 150 balles, c’était un grand investissement. La première année, le festival a eu lieu dans une grosse tente. Mais Patterson a persuadé Guthrie de venir, et maintenant le festival de Stratford est de classe mondiale. Le théâtre est le plus grand du monde à avoir un proscenium. La ville de Stratford est pleine de vie. Je la trouve une histoire instructive.

Nous détenons d’une société de droit de propriété intellectuelle sur Wall Street, très haut de gamme. J’étais en train de dîner un soir avec l’un des associés principaux de cette société, et je lui ai posé la question de ce qu’il fait pour se divertir. Il m’a répondu, «En fait, ma famille et moi venons de passer une semaine à Stratford». Et j’ai honte d’admettre qu’il connaissait la ville beaucoup mieux que moi.