Gary Maavara, 4ème partie: Capital d'investissement et de la révolution numérique

Interviewed by Fil Fraser at Banff World Media Festival on Juin, 2011

Fraser. Alors, êtes-vous optimiste sur [la situation de l’industrie du film canadienne] ?

Maavara. 0h oui. Quand on se promène un peu, les idées qu’on voit sont fantastiques. Je ne devrais probablement pas en parler, mais hier soir des bons amis qui vivent à Edmonton m’ont présenté un projet formidable sur une personnalité locale de là-bas : il s’agit d’une histoire extrêmement touchante. Et s’ils peuvent faire ce film, cette histoire plaira à travers le monde. Les gens parlent de Netflix et des Googles qui sont très présents, mais la différence entre Netflix et Corus est simplement le capital. Netflix a une capitalisation boursière de 12 milliards de dollars. Corus en a une de 1.8 milliards de dollars. Nous pouvons les concurrencer mais nous devons le faire avec une stratégie bien définie. 

F. Ceci m’amène à vous poser une question sur la façon dont les sociétés comme la vôtre sont affectées par la réglementation sur la propriété étrangère.

M. Il y a en fait deux aspects au débat sur la propriété étrangère. L’un d’entre eux est l’accès au capital pour construire son entreprise et je pense que la plupart des dirigeants d’entreprise canadiens vous diront qu’ils ont accès au capital. Nous n’avons pas besoin d’aller sur les marchés étrangers pour trouver de l’argent. Nous avons beaucoup d’actionnaires offshore, mais ils sont prêts à investir chez nous dans un contexte réglementé canadien. Et franchement, ils s’en sortent plutôt bien avec nous. Personne ne se plaint. Notre politique de distribution des dividendes est fantastique. (voir le cours CJR.B si vous souhaitez investir dans notre entreprise !) La propriété étrangère est juste une façon cachée d’ouvrir les marchés et là c’est totalement différent. 

Très peu de marchés au monde sont totalement ouverts. Les protections mises en œuvre pour protéger le marché sont soit explicitement réglementaires soit pas si explicites que cela. En Angleterre, par exemple, vous pouvez parler jusqu’à en perdre la voix mais vous n’entrerez pas dans le « club ». Il n’y a pas de réglementation là-dessus. La règle, c’est si vous avez été à Oxford ou à Cambridge. Cela est ainsi depuis 200 ans et j’en suis témoin personnellement. Vous pouvez travailler avec acharnement en Angleterre pour essayer d’accomplir quelque chose, mais si vous ne faites pas partie du club alors vous vous trouvez face à un mur. Aux Etats-Unis, les murs sont théoriquement ouverts, mais vous faites face à une telle échelle. Notre position est donc de dire que le régime de propriété étrangère est vraiment bon.

F.  Mais à quoi bon un régime réglementaire si vous n’avez toujours pas accès au capital ?

M.  Mais nous avons accès au capital. Il y a beaucoup de capital ici pour bâtir le système. Je ne pense pas que Nadir Mohamed, Brad Shaw, J. R. Shaw ou Peladeau aient dit qu’ils avaient besoin de plus d’argent. Les personnes invoquant l’ouverture aux capitaux étrangers sont les personnes qui sont à l’extérieur.

F.  Pouvez-vous nous parler des changements que la technologie est en train d’apporter à l’industrie ?

M. Le mobile est fantastique. Il nous faut devenir plus compétitifs avec les appareils mobiles. L’autre aspect de la question est que nous sommes en train de vivre de profonds et subtils changements dans l’innovation. Lorsque les gens disent, par exemple, qu’Internet est gratuit, ils ont tort. L’Internet n’est pas gratuit. L’Internet est rempli de réseaux fermés qui s’entrecroisent. Il apparaît clairement aux yeux des fournisseurs de contenu qu’Apple devient un réseau fermé, pas très différent de CBS en 1968. Ce qu’ils nous disent c’est que « Si vous allez être sur iTunes, ou si vous allez être dans le iCloud, vous allez le faire à nos conditions. Et c’est nous qui allons choisir de faire de vous un gagnant ou un perdant. Et voilà ce que vous allez avoir. » Ceci n’est guère différent de quelqu’un qui fournit du contenu à CBS. Y-a-t-il un rôle pour la réglementation dans ce contexte ? Absolument ! Ainsi, la notion selon laquelle nous allons nous passer de la réglementation est complètement ridicule. Il s’agit simplement d’ajuster les règles, pas de les jeter.

F. Quelles sont, d’après vous, les chances pour que l’équipe de travail dont vous avez parlé précédemment soit formée….pour reprendre le travail de Caplan - Sauvageau, de façon à ce que nous puissions prendre du recul et regarder la situation ?

M.  Le gouvernement a certainement appris de par ses tentatives furtives d’amender la loi sur les droits d’auteur, que ces discussions peuvent mener à de terribles querelles, même si le débat sur les droits d’auteur était en grande partie ridicule. Les gens amoncelaient des intérêts particuliers dans ce débat géant : comme je le disais plus tôt, ils ne faisaient que jeter le bébé avec l’eau du bain. Quand on parle de droits d’auteur, il s’agit fondamentalement de protéger les droits des auteurs de façon à ce qu’ils puissent obtenir une certaine valeur de leur travail, c’est fondamental. 

Je pense que nous allons avoir une nouvelle loi sur les droits d’auteur. Ce que l’on peut dire de ce gouvernement, que l’on soit d’accord ou non avec sa politique (et je suis actif depuis le début des années 1970), c’est que très peu de gouvernements ont passé autant de temps à réfléchir sur les enjeux culturels / industriels de notre secteur : la façon dont ils sont liés à l’économie canadienne et notre capacité à être compétitifs au niveau du monde. Lorsque par exemple, nous avons organisé la conférence Canada 3.0 à Stratford, trois fois jusqu’à présent, sept ministres du cabinet fédéral y sont venus la première année…sept. Et ils voulaient vraiment faire quelque chose. Au niveau provincial, en Alberta, [Lindsay Blackett], ministre provinciale de la culture, veut parler des choses.  En Ontario, un certain nombre de ministres, et notamment Glen Murray du côté de l’innovation ou John Malloy, ministre de l’industrie, comprennent que ce secteur constitue une énorme partie de l’économie canadienne. 

Il ne s’agit pas que de la culture. Nous évoluons vers un vaste domaine de propriété intellectuelle. Il s’agit essentiellement de conduire la propriété intellectuelle de façon à ce qu’elle devienne un moteur de l’économie. Je suis donc optimiste et pense qu’ils vont l’envisager à l’échelle plus large des TIC.

Et en ce qui concerne la Commission, j’aimerais beaucoup en faire partie. Vous savez que nous avons de grands scientifiques qui se battent pour trouver des financements, de grands narrateurs comme vous-même dans votre récent livre sur Harry Jerome…  c’est une histoire superbe.

F. Commençons un mouvement.

M.  Et bien je pense qu’il y a du mouvement. Canada 3.0 en fait partie. Nous avons créé le Réseau Canadien des Médias Numériques (Canadian Digital Media Network) par lequel nous essayons d’encourager la compréhension des TIC. Il y a un grand élan à ce sujet dans le pays. Plus important encore, et sur un point de vue optimiste, nous sommes capables d’être compétitifs à l’échelle mondiale. C’est juste une question de stratégie. Avec Corus, par exemple, nous avons compris que nous ne pourrons pas faire concurrence à Viacom ou à Disney dans leur royaume, nous avons donc décidé de trouver notre créneau, qui est celui des enfants de 7 ans et moins. Nous avons créé une programmation basée sur les valeurs et évoluons juste en dessous de leur radar. Nous sommes en fait présents dans tous les pays du monde et dirigeons des chaînes et des réseaux en Europe, en Asie et dans le monde entier. Nous avons un partenariat avec NBC-Universal, qui est à présent Comcast. Je serais prêt à parier que vous ne saviez pas que NBC, le samedi matin, est à un tiers canadien. Et c’est la façon de faire. Il faut trouver les créneaux. Il ne faut pas essayer de ramper contre eux. Il faut trouver les créneaux. 

F.  Nous jouons au propre jeu d’Hollywood, mais nous avons un jeu qui nous appartient.

M.  Oui. Et ils ne s’excluent pas mutuellement. Il y a tellement de domaines dans les technologies de pointe. Personne n’est susceptible de développer un moteur de recherche canadien, mais nous pouvons trouver des moyens d’aider Google à passer au niveau supérieur, tout en donnant aux jeunes canadiens du travail et en racontant des histoires canadiennes. Je suis très optimiste sur ce point.