Douglas Barrett – 1re partie

Je m’appelle Douglas Barrett, je suis actuellement président et PDG de PS Production Services, une entreprise de location de matériel qui dessert l’industrie du cinéma et de la télévision. Nous avons des bureaux à Halifax, Toronto et Vancouver. Il y a à peu près un an encore, nous avions des bureaux à Winnipeg et à Regina, mais malheureusement, nous avons été obligés de les fermer. J’occupe cet emploi depuis 10 ans. Avant et pendant environ 30 ans, j’étais avocat dans le quartier de Bay Street, je me spécialisais dans le droit du divertissement et des médias. En ce moment, un de mes passe-temps consiste à d’occuper la chaire CTV en gestion de la communication radiodiffusée à la Shulich School of Business  de l’Université York. C’est donc assez tard dans la vie que je me suis lancé dans l’enseignement.

 Fraser. Comment en êtes-vous arrivé à exercer le droit des médias? Qui a été votre premier client?

 Barrett. Mon histoire est simple. Croyez-le ou non, après mes études de premier cycle, je me suis accordé une pause d’une année pour parler à des gens et pour découvrir les aspects de leur métier qui les fascinaient. J’ai rencontré Elwi Yost qui m’a suggéré d’obtenir un contrat d’assistant à la production à TVO. J’ai donc passé la deuxième moitié de l’année à travailler sous contrat pour TVO, puis je suis allé aux États-Unis pour faire une maîtrise en cinéma, télévision et radiodiffusion à ce qui s’appelle maintenant la Newhouse School of Communication. Plus tard, à la faculté de droit, toutes les activités que j’entreprenais à l’extérieur de l’université étaient axées sur les médias. J’ai décroché un emploi d’été au CRTC, c’est là aussi que j’ai fait mon stage d’avocat. J’étais donc déterminé, très tôt, à percer dans le monde des médias, d’une façon ou d’une autre. À mesure que mon cabinet axé sur les médias prenait de l’essor, je renvoyais tous mes clients qui ne faisaient pas partie du monde des médias, et peu à peu, je n’ai rien exercé d’autre que le droit des médias.

 F.  Qu’on le veuille ou non, le droit joue un rôle essentiel dans cette industrie. L’avocat que vous êtes devait tenter de se retrouver dans le dédale des programmes et des politiques. Comment décririez-vous le cadre juridique et stratégique au sein duquel vous deviez travailler?

 B.  Au Canada, l’industrie des médias est axée sur l’argent et la politique alors qu’aux États-Unis, seul l’argent compte. Dans la plupart des autres régions du monde, il y a à la fois des enjeux politiques et des enjeux d’ordre public. Par conséquent, peu importe le domaine d’activités, il s’accompagne de considérations hybrides dont il faut tenir compte. Au début de ma carrière, j’ai pris part aux délibérations du CRTC, au processus de demandes de licence soumises par les services nationaux coopératifs et à l’association des professionnels des médias. Ces activités m’ont beaucoup appris, surtout en ce qui a trait à la façon dont les pressions ont des incidences sur les politiques publiques. Au Canada, rien ne se passe dans l’industrie du film qui ne soit en quelque sorte motivé par les politiques publiques. 

 F.  Vous venez de le dire, la plupart des pays dans le monde, à l’exception des États-Unis et peut-être aussi de l’Inde, sont dotés d’une forme de structure gouvernementale qui favorise la production cinématographique et télévisée locale, plus particulièrement les émissions dramatiques. Où nous situons-nous?

 B.  Je pense que nous avons été très intelligents. Je ne sais pas si nous l’avons été consciemment ou inconsciemment. Dans cette industrie, l’un des aspects les plus amusants, c’est de voir comment ce qui se produit de bien découle des hoquets de l’Histoire. J’ai fait quelques recherches, tout dernièrement, sur le CRTC, qui est censé être un organisme de réglementation tout à fait indépendant. Le CRTC est indépendant; en fait, il ne lui est pas permis de parler au gouvernement. Les demandeurs et les plaideurs lui soumettent des questions et lui, essaie de trancher, à la fois du point de vue de la politique publique et du point de vue d’un problème individuel. Dans l’ensemble, c’est le gouvernement qui est responsable de la politique publique par le biais du Parlement. Donc, il y a un moteur de politique publique au sein du CRTC, lequel côtoie un plus gros moteur de politique publique au sein du gouvernement. Et les deux parties ne se parlent pas du tout. Pourtant, quand on se penche sur l’histoire de la télévision et du cinéma, il est remarquable de constater que, fréquemment, les deux parties dansaient main dans la main, en symbiose, même si, officiellement, elles ne communiquent pas entre elles. Cet aspect-là m’intéresse.

 Le lancement de CanCon, au début des années 1980, illustre la façon dont fonctionne cette relation. À l’époque, le Canada était le chef de file de la technologie des satellites, mais avait énormément de difficultés à offrir la télévision aux communautés éloignées. C’était une coopération du secteur privé. Le danger, bien sûr, c’était que les satellites étrangers allaient diffuser la programmation américaine qui allait s’imposer dans notre paysage (télévisuel). Il ne nous a fallu que 18 mois pour réagir. Le gouvernement fédéral a lancé une enquête axée sur la partie qui excluait le CRTC. LE CRTC, quant à lui, a organisé plusieurs délibérations. Il y a eu un processus d’octroi de licences, puis le lancement du satellite et enfin, le lancement du service aux Canadiens. Tout cela s’est produit en très peu de temps et littéralement, avec un chevauchement des processus parlementaires et de la machine gouvernementale et avec le CRTC, même si, et je le répète, les deux parties ne peuvent pas se parler.

 F.  Il est clair qu’au cours des dernières années, le gouvernement a parlé au CRTC, principalement pour lui dire « Tu ne procèderas point ».

 B. Oui, « Tu ne procèderas point », mais surtout « Nous ne sommes pas d’accord avec votre décision. »

 F.  Vous vous rappelez une époque plus simple où le CRTC parlait d’ondes publiques limitées : si on voulait radiodiffuser, on devait respecter le règlement, un point c’est tout. Puis, comme vous l’avez dit, il y a le lancement de satellites et les choses se sont un peu compliquées. Elles sont encore plus compliquées aujourd’hui avec Internet et j’aimerais connaitre votre point de vue sur la place du CRTC au sein de ce nouveau monde technologique.

B. Il est ridicule de dire que nous pouvons disposer d’un environnement sans règlementation. J’irais jusqu’à dire que les parties réglementées s’opposeraient fortement à une dérèglementation totale. Il est donc un peu simpliste de penser que soit on a un organisme de réglementation soit on a un milieu « ciel ouvert ». Il est important de disposer d’une forme de règles d’engagement. La question qui se pose alors est celle de savoir comment on met au point ce rôle. Le CRTC est né d’une loi du Parlement, la question est donc de savoir si la Loi sur la radiodiffusion est valable pour nous, aujourd’hui et à l’avenir.

 Ce qui est toutefois intéressant, bien que cela ne soit pas l’objet de cette entrevue, ce sont les discussions non officielles du festival de Banff qui défendent éloquemment les deux perspectives. L’une de ces perspectives est défendue par le président du festival lui-même. Lui dit qu’il est temps pour nous de retracer la carte et d’analyser une fois de plus notre cadre stratégique de radiodiffusion, dans l’intention de repenser la législation. L’autre jour, lors de la réunion d’administration des producteurs, quelqu’un a avancé, de façon très persuasive, que la Loi sur la radiodiffusion était en fait très flexible. En réalité, personne ne dit qu’un article de la loi actuelle est vraiment très problématique. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problèmes. Mais une refonte globale de la loi serait très déstabilisante en ce moment. Tel est donc le débat qui a lieu : effaçons-nous tout et recommençons-nous tout à partir de zéro ou reconnaissons-nous que ces règlementations sont là pour rester et qu’elles seront encore en vigueur pendant un bon moment?

 Bien évidemment, cela nous conduit à l’autre débat, celui qui se demande si la télévision est en phase terminale ou si, au contraire, elle est un pilier dynamique qui fera toujours partie de notre monde. Je suis dans le camp des « la télévision fera partie de notre vie encore très longtemps. »