Stone Angel, Commentaire

Basé sur le roman incontournable de Margaret Laurence du même titre, le film de Kari Skogland, sorti en 2007, est une histoire de péché et de rédemption qui se déroule dans une petite ville au Manitoba, au début du vingtième siècle. Comme maintes autres chroniques d’une famille ou d’une époque ou d’une communauté passées, l’intrigue se révèle par le biais de souvenirs racontés par un individu qui contemple sa mort. En se remémorant les incidents douloureux de toute une vie, le narrateur développe une conscience de lui-même et de ses actes, et arrive peut-être à la vérité. Selon le degré de décalage entre la version racontée par le narrateur et la vérité telle que perçue par le spectateur, on aura affaire à une tragédie ou à une comédie.

Le cadre du film reflète la structure hiérarchique et les conventions sociales de la culture presbytérienne écossaise du Manitoba de l’époque. Pendant l’enfance de la protagoniste, Hagar Currie, il y avait une nette démarcation entre Protestants et Catholiques, entre les autochtones et les immigrants, entre la famille Currie et toute autre. Ce code social tacite détermina avec quelles camarades la jeune Hagar avait droit de jouer, le quartier qu’elle vivait, son école, ses vêtements, son époux idéal.

Hagar (jouée à tour de rôle par Samantha Weinstein, Christine Horne et Ellen Burstyn) est de retour au Manitoba après avoir passé du temps dans une école d’arts d’agrément pour jeunes filles. Si elle avait été née un garçon, elle aurait aimé diriger la boutique familiale pour son père, mais elle n’est qu’une fille – encore une différence arbitraire qui délimite son monde et qui détermine son avenir. Son père veut que son fils maladif hérite l’entreprise familiale, et que Hagar fasse un bon mariage.

Bien sûr, Hagar tombe amoureuse du mauvais homme. Bram Shipley (Cole Hauser, Wings Hauser) est un jeune fermier un peu sauvage, qui boit trop, qui n’est pas pratiquant et qui traite avec les autochtones – sans parler de son air séduisant, son dynamisme et son humour. Vu de la perspective de la jeunesse disciplinée et rigide de Hagar, il est irrésistible. Elle décide que cette fois son père ne peut pas l’empêcher de faire exactement ce qu’elle veut. En fait, celui-ci n’a pas besoin de le faire. Il la renie, tout simplement, et ne lui parle plus jamais. Étant donné l’influence qu’exerce son père dans la ville, ce rejet porte de lourdes conséquences. A son instar, la plupart des habitants finissent par écarter Hagar et les deux enfants qu’elle aura un jour avec Bram. Au début de leur mariage, tout cela importe peu au jeune couple amoureux. Mais avec le temps, Hagar perd patience avec le manque d’ambition de son mari, sa tendance à trop boire, son comportement de rustre. Ils sont toujours désargentés, et Hagar Shipley fait joindre les deux bouts en vendant des œufs en porte-à-porte. Le titre de «La dame aux œufs» sied mal à la Hagar Currie jadis si fière.

Malgré la peine que l’orgueil des Currie a causée dans la vie de Hagar, celle-ci n’en tire pas de leçon, et son égoïsme et son arrogance finissent à leur tour par faire souffrir ses proches. Bram l’aime de tout son cœur, mais l’indifférence de sa femme à ses qualités d’époux sonne la fin de leur bonheur conjugal, et il sombre dans le désespoir. Leur fils aîné, Marvin (Jason Spevack, Devon Bostick, Dylan Baker) partage les caractéristiques des Shipley, selon Hagar. Il est adroit de ses mains, de tempérament constant et calme. Sa nature douce et sérieuse n’est pas à la hauteur de l’esprit vif et de l’énergie sans bornes de sa mère. Il passe sa vie à l’ombre de son frère. Car aux yeux de Hagar, c’est le cadet, John (Noah Meade, Landon Norris, Kevin Zegers) qui appartient tout à fait à la tribu des Currie. C’est à lui qu’elle confère la petite broche du clan, qui devrait passer à l’aîné, Marvin. Elle espère de tout son cœur voir ses propres ambitions de jeune fille contrariée épanouir dans la carrière de son fils. Mais John est un jeune rebelle, tout comme sa mère l’était, et il refuse la vie des études universitaires qu’elle avait rêvée pour lui. Encore pire, il sort avec une jeune fille que Hagar n’apprécie pas. Dans un effort pour empêcher que les jeunes gens ne commettent une grave erreur, Hagar révèle à son fils un secret de famille. Son angoisse devant cette nouvelle mène à des conséquences terribles pour les deux jeunes amants.

La tâche de Hagar Shipley lorsqu’elle se remémore sa vie est d’assumer la responsabilité de ses actes, et du mal qu’elle a fait à autrui. Marvin veut la placer dans une maison de retraite, car elle est malade et il ne peut plus s’occuper d’elle. Sa stratégie est de fuguer encore une fois. Elle retourne à la maison de sa jeunesse dont elle se souvient avec nostalgie. Maintenant en ruines, la maison lui offre quand même un abri et une zone neutre dans laquelle elle peut réfléchir en paix. Elle y fait la connaissance d’un couple sans domicile. Le jeune homme écoute respectueusement l’histoire de Hagar, l’amenant à admettre enfin la vérité devant un étranger (et devant elle-même). Lorsqu’elle subit une crise cardiaque, c’est ce jeune sans-abri qui fait venir une ambulance; l’ironie, c’est qu’il vient justement de l’échelon social que la famille Currie a toujours méprisé.

The Stone Angel sortit sur les écrans de festivals du cinéma partout en Amérique du nord, dont ceux de Toronto, d’Edmonton, de Calgary et de Palm Springs, ainsi qu’à Cinefest Sudbury, au festival du «Female Eye» et au festival intitulé «Possible Worlds», qui se tient en Australie. Lors du gala des Génies de 2009, Ellen Burstyn a gagné un prix pour son interprétation du rôle de Hagar, ainsi que John McCarthy pour sa bande originale. En 2008, Kari Skogland fut sélectionnée pour un prix dans les catégories du meilleur scénario et meilleur long métrage, par la Guilde canadienne des réalisateurs.

Evelyn Ellerman