Solitaire, Commentaire

Le film Solitaire (1992) qui a été tourné en quatre semaines pour seulement $600,000, et a reçu quatre prix Génie, a été le premier long métrage de l’auteur-réalisateur Francis Damberger. Le script a vu jour comme une réponse de la classe ouvrière au film Dinner with André. C’est une comédie romantique qui raconte l’histoire d’une réunion entre trois amis d’enfance à la veille de Noël dans leur ville natale.

Burt (Paul Coeur) gère le bureau postal de la ville. C’est une opération d’un seul homme qui lui vaut  un bon salaire et un plan dentaire décent pendant les vingt dernières années. Il s’est occupé jusqu’à il y a cinq ans de sa mère, une veuve. Il essaye de vaincre son habitude de boire, avec un certain succès. Il aime Maggie, mais n’a jamais osé le lui dire.

Le grand Al McIntyre (Michael Hogan), le champion de football et de lancer de l’école secondaire, a entretenu une correspondance avec  son petit copain pendant les 25 dernières années, en lui envoyant des cartes postales de partout dans le monde. Il habite en Californie, il a une maison avec piscine, et a mis sur pied une firme de camionnage de 50 camions. Mais maintenant il a écrit qu’il va arriver la veille de Noël pour souper avec Burt.

Maggie (Valerie Pearson) est propriétaire du café où ils vont se rencontrer. Elle a hérité du café de son père; Elle n’a jamais eu d’occasion de quitter la ville mais elle a toujours voulu se marier et avoir une lune de miel à Hawaii. Elle a fréquenté Al à l’école secondaire et a attendu qu’il l’épouse, mais il l’a quittée sans un mot. Elle cache sa déception sous un manteau de cynisme, mais elle l’associe encore à la perte de ses rêves.

Comme Latitude 55 de Fil Fraser, Solitaire de Damberger donne l’apparence et l’impression d’une pièce de théâtre. C’est une œuvre en dialogue pour trois acteurs, utilisant un décor.  Comme le remarquent Fraser et Damberger, c’est une solution permettant d’obtenir une production de la meilleure qualité possible avec un budget limité.  Lorsqu’elle est bien faite, cette approche peut être fascinante, comme c’est le cas dans Solitaire.  Bien que ce type d’intrigue, de réunion faisant jaillir des émotions enterrées depuis longtemps ait été fait plusieurs fois auparavant, ce film a une fraîcheur provenant d’un script robuste et des performances exceptionnelles de Pearson, Hogan et Cœur.

Hogan est tout à fait remarquable dans son rôle de héros conquérant. Il surgit dans le café comme si les 25 dernières années n’avaient jamais eu lieu. Il est toujours aussi bruyant, insensible et  imbu de lui-même. Il se moque de la vie prudente et limitée que mène le petit maître de poste. Il traite Maggie comme une serveuse jusqu’à ce qu’il réalise qui elle est. Ensuite il essaie de la séduire de nouveau. Pourquoi pas? Il n’a rien d’autre à faire. Mais vers la fin du jour il se révèle comme un poseur et un raté. Il est évident qu’il est en réalité revenu vers les deux seules personnes au monde qui l’aient jamais considéré.

Burt a  durant toute sa vie trouvé des excuses au comportement de Al. Rudoyé et utilisé par Al tout au long de leur enfance, Burt a accordé pleine confiance à Al, même  au point de rester sur les rails, par jeu, jusqu’à ce qu’Al lui dise de se sauver à la dernière minute. Trompé par des promesses à ses parents, assez tôt dans sa vie, Burt n’a jamais été capable de quitter la ville ou de faire quoi que ce soit qu’il veuille faire. Il a vécu par substitution à travers les récits de voyages et aventures d’Al.  Il a même gardé la bague de fiançailles que Al allait donner à Maggie avant sa fuite. C’est dans les interactions d’Al avec Maggie et les autres clients que finalement Burt commence à se rendre compte qu’il a passé sa vie à admirer quelqu’un qui n’en valait pas la peine.

La meilleure performance du film est le portrait évocateur d’une femme dont les espérances ont été détruites avant même qu’elle ait eu le temps de vivre.  Fille du soulard de la ville, elle a appris à cacher ses vraies émotions et à ne faire confiance à personne. Elle a cependant été gagnée par les attentions du héros de la ville qui, non seulement est sorti avec elle tous les samedis de sa dernière année d’école secondaire, mais aussi lui a promis de l’épouser.  La nuit de son bal de fin d’année scolaire, il est parti sans un mot. Depuis ce temps-là, elle s’est occupée du café et a passé son temps de loisir à jouer au solitaire sur le comptoir. Son horloge ne fonctionne pas, ni la pompe à essence dehors; la machine à café siffle. Elle ne n’a envie de rien réparer. Pearson se sert d’expressions faciales et de langage corporel pour exprimer une vie de désenchantement. Venant elle-même d’une petite ville, Person a pu comprendre ce rôle. Son interprétation de Maggie lui a valu une nomination pour le prix Genie.

Bien que  Solitaire révèle la tristesse derrière trois vies, ce film est une comédie  et a de merveilleux moments. Le dialogue d’introduction entre Pearson et Cœur est inestimable. Ils se chamaillent comme un vieux couple marié sur des sujets ordinaires. Le caractère de Cœur a toujours vécu dans un monde de rêve; celui de Pearson est complètement pragmatique. Lorsque Burt dit à Maggie que la couture de ses pantalons  s’est défaite et  qu’il a essayé de réparer lui-même de la manière dont sa mère lui a enseigné, Maggie lui dit qu’il ne peut pas coudre et sa mère n’a pas pu non plus. Ensuite elle le regarde droit dans les yeux et dit : « Ôte ton pantalon, Burt.»

Dans la tradition dramatique grecque, toutes les comédies se terminaient par un mariage ou une célébration, mais ces comédies n’avaient pas pour sujet le mariage. Les anciens Grecs se servaient de la comédie pour examiner la santé de la société grecque : Vivait-elle selon ses valeurs? Lorsque tout avait été examiné et les problèmes étaient rectifiés, c’était l’heure de célébrer. Solitude permet à Burt et Maggie de guérir leurs anciennes blessures et de redonner l’équilibre à leurs vies, certainement une belle excuse pour aller à Hawaii.

Evelyn Ellerman