Parallels, Commentaire

Tourné en 18 jours exactement, avec un budget d’à peine 300 000 dollars, Parallels (1980) est un film remarquable pour l’époque où il a été produit. Le début des années 1980 marque l’aube de la réalisation cinématographique de l’Alberta, époque à laquelle les scénaristes, les producteurs, les réalisateurs et de nombreux acteurs apprenaient les rudiments de leur métier. L’équipe de tournage et la distribution étaient entièrement canadiennes. Le scénario est intéressant – le public ne sait pas très bien comment les problèmes seront réglés, mais est suffisamment intrigué pour suivre le déroulement du film jusqu’à la fin. David Fox (père Robert Dane) joue avec brio le rôle d’un prêtre au lourd passé qui remet en question sa vocation.

Écrit pas Jaron Summer dont la carrière l’amènera à devenir scénariste pour la télévision, Parallels dévoile les vies croisées de gens qui ont grandi ensemble dans la même petite ville. Robert (David Fox) et Judith (Judith Mabey) étaient amoureux l’un de l’autre quand ils étaient enfants, puis, plus vieux, sont devenus amants. Robert ne savait cependant pas ce qu’il voulait faire de sa vie; convaincu d’avoir reçu l’appel de la prêtrise, il quitte Judith pour l’église. Judith décide d’aller en Europe, épouse un Italien et donne naissance à un fils. Le couple n’est pas heureux, les époux se séparent et le mari meurt peu de temps après dans un accident de voiture. Judith quitte alors une brillante carrière de rédactrice de magazine et revient dans son village natal, accompagnée de son fils adolescent. Elle a l’intention d’écrire un roman.

Stephen est inscrit à l’école secondaire catholique pour garçons, dirigée par le père Dane. L’adolescent ne s’adapte pas, il déteste le village et en veut à sa mère pour presque tout. Judith boit beaucoup de vin et n’écrit pas beaucoup.

Robert évite délibérément Judith. Cette situation change lorsque Stephen commence à éprouver des problèmes avec Philip (David Ferry), le fils d’une famille bien en vue du village. Philip considère que Stephen est une menace à sa domination des autres garçons de l’école. Pire encore, il semble bien que Stephen ait volé le cœur de l’amie de Philip, Claire, élève fermement indépendante et qui s’intéresse à la photo. Philip commence à brimer Stephen et essaie de le tuer dans un duel d’escrime, dans le gymnase de l’école, à minuit.

Il y a quelques brillants moments dans ce film, le meilleur d’entre eux étant assurément les plans croisés entre d’une part le père Dane qui court la nuit, en proie à ses démons spirituels et d’autre part, Stephen et Philip qui tournent l’un autour de l’autre dans le gymnase obscur. On voit très peu de choses, sauf de temps à autre, un éclair blanc ou d’argent. Schoenberg coupe d’un plan à l’autre, de la respiration du coureur et du bruit que font ses chaussures sur le pavé au frottement métallique des épées des escrimeurs qui se mesurent l’un à l’autre en effectuant une ronde dans le noir. La tension monte à mesure que la respiration laborieuse et le frappement des pieds sur le sol augmentent. Cette scène qui s’oppose à la scène délibérément calme et fatale du duel est extrêmement frappante et se termine joliment par la pénible respiration de Stephen qui court vers le téléphone pour appeler une ambulance.

Ce qui différencie Parallels des autres films sur l’angoisse qu’éprouvent les adolescents, c’est le fil conducteur ciblant Judith et Robert qui s’efforcent de comprendre la relation qui existe entre eux sans oublier le récit qui se concentre sur les difficultés de Robert envers sa vocation. Cette charge thématique est très lourde et un film, quel qu’il soit, ne pourrait pas en assumer plus avec succès. Et pour faire bonne mesure, il y a un quatrième fil conducteur, celui qui aborde le fait que l’église est à un carrefour. L’évêque Teller (Walter Kaasa) s’efforce de conserver le dynamisme de l’école dans un monde de plus en plus laïque. À plusieurs reprises, il avertit le père Dane qu’il ne pourra pas tolérer plus longtemps son indécision puisqu’elle affecte l’avenir même de l’école. Si Teller représente le passé, l’ami de Robert, le père Clifford (Howard Dallin) représente, lui, l’avenir de l’église, il veut bien s’adapter et servir la communauté de la manière dont la communauté souhaite être servie.

Parallels ne réussit cependant pas à tisser adéquatement tous ces récits sur le doute et l’identité. Fort désormais de 30 ans d’expérience, le metteur en scène Schoenberg avoue aujourd’hui avoir été trop inexpérimenté en 1980 pour découvrir le cœur du film. Il est cependant fier d’avoir réalisé un film qui se respecte, qui ne soit pas une copie des films américains à l’époque des premiers films réalisés et produits par des Albertains. De plus, il se dit content d’avoir tourné le film cette année-là, puisque six mois après le tournage, les taux d’intérêt grimpaient à plus de 24 %, ce qui infligera un coup très dur à la cinématographique albertaine qui mettra des années à s’en relever.

Parallels a été produit pendant les années Lougheed en Alberta, époque où la culture et les arts étaient solidement appuyés. Le metteur en scène Mark Schoenberg se souvient qu’au milieu des années 1970, il travaillait dans le monde du théâtre et qu’il était critique de films. Le réseau CBC choisit alors neuf directeurs de théâtre et les envoya à Toronto suivre une formation de metteur en scène pour le cinéma et la télévision. Quelques semaines après avoir terminé sa formation, CBC l’engagea pour réaliser Country Joy¸ un téléroman. Les années 1970 furent des années très prolifiques pour l’industrie cinématographique albertaine en plein essor parce que les investisseurs pouvaient se prévaloir des déductions d’impôt du gouvernement fédéral à 100 % (déductions pour amortissement par le biais de la Société de développement de l’industrie cinématographique). Cette situation fiscale fit que l’on vit des médecins, des dentistes et des avocats pénétrer le monde obscur de la production de films à titre d’investisseurs. En fait, ces nouveaux investisseurs ressortaient gagnants puisque ces incitations financières permettaient le développement professionnel des metteurs en scène, des acteurs, des cinématographes et de bien d’autres intervenants qui, sinon, auraient été obligés de déménager dans les grands centres urbains ou aux États-Unis pour obtenir du travail.

En 1981, Peter Lougheed mit sur pied l’Alberta Motion Picture Development Corporation, un peu tard cependant pour Parallels. Pendant 15 ans et jusqu’en 1996, l’AMPDC remplira le rôle de prêteur auprès des réalisateurs, développant peu à peu une industrie albertaine d’une valeur de 150 millions en termes de production et qui emploiera jusqu’à 1200 personnes. L’administration Klein qui arrivera au pouvoir cette année-là mettra un terme à ce programme. Cette décision politique malavisée sonnera en grande partie la mort de l’industrie cinématographique en Alberta. Deux plus tard à peine, en 1998, cette industrie s’était effondrée et ne valait plus que 12 millions de dollars.

Evelyn Ellerman