Le Grand Serpent du Monde, Commentaire

Travaillant de nuit, Tom Paradise (Murray Head) est chauffeur d’autobus municipal. Chaque nuit, parmi les passagers occasionnels – des travailleurs qui rentrent à la maison pour se coucher, des adolescents qui font les durs – Tom rencontre ses passagers habituels. Il y a par exemple cette dame qui monte dans l’autobus, son petit chien caché sous son manteau. Il y a ce jeune homme qui descend chaque nuit dans un cimetière pour disparaître aussitôt parmi les pierres tombales. Il y a son ami Jean-Le-Maîgre (Jean-Pierre Bergeron) qui, bien que marié et couronné de succès, demeure profondément malheureux. Et il y a Monsieur (Gabriel Arcand), un homme souffrant d’un trouble mental indéfini qui considère "Monsieur le chauffeur d’autobus" comme son ami. Monsieur apparaît tous les soirs, au moment de traverser la rue devant les phares. Il a toujours l’air de s’échapper de quelque part et se plaint de ce que les "murs" se ferment sur lui. D’une certaine manière, le mouvement de l’autobus et la discrétion de Tom réussissent à calmer Monsieur, lui permettant presque de retrouver la raison.

Tom est immanquablement plein de sollicitude et poli envers tous ses passagers, dont beaucoup sont plongés dans la solitude. Il leur répond de façon accueillante, sans toutefois s’engager. Il semble intuitivement comprendre comment combler chaque petit besoin, mettant ainsi ses passagers à l’aise. Un soir, Monsieur monte dans l’autobus presque vide, s’approche d’un travailleur de la construction, et dit que ce dernier occupe un siège qui lui est pourtant réservé. Le travailleur endormi refuse de se déplacer, prétextant que Monsieur est fou. Tom se penche en arrière, montrant du doigt un autre siège, comme pour indiquer qu’il s’agit de la véritable place réservée pour Monsieur. Un lien s’établit entre Tom et son passager excentrique. Dès lors, Monsieur prend toujours le siège qui lui est "réservé".

En effet, Tom est toujours poli envers tout le monde. Lorsque sa mère (Huguette Oligny) appelle, il lui dit tout ce qu’il y a de bon. "Oui, je t’aime ... Oui, je viendrai dîner". Lorsque sa petite amie Sarah (Élyzabeth Walling) appelle, il lui répète exactement le même refrain. Il est enjoué et prévenant avec Sarah. Quand ils sont seuls, ils sont parfaitement heureux. Pourtant, Sarah n’habite pas le même espace affectif que Tom. Elle est réaliste. Elle veut avoir une famille et une vie normale. Lui de son côté fait de la résistance. Il rêve de liberté sans fin : cela l’empêche de porter ce qu’il considère comme les chaînes de la vie quotidienne.

Lorsque Tom dépasse une automobiliste en détresse, garée sur le bord de l’autoroute, la porte ouverte et affalée sur le siège avant de la voiture, il arrête l’autobus. En s’approchant de la femme (Louise Portal), il constate qu’elle a pris un coup de trop, mais au lieu de lui offrir de l’aide, il lui propose de s’asseoir confortablement dans l’autobus. Il s’agit d’un geste délicat, qui lui permet de mener hors de danger une conductrice en état d’ébriété. Elle accepte. À sa grande surprise, il découvre que c’est Carmen, une ancienne flamme avec laquelle il avait passé une partie de sa jeunesse à essayer de revivre la quête idéaliste de liberté de Jack Kerouac, telle qu’évoquée dans Sur la route.

Tom n’a jamais vraiment dépassé cette phase pleine d’insouciance de ses jeunes années. Il rêve toujours de la vue panoramique sur le Grand Canyon et des grandes étendues sauvages du désert américain. Il glorifie la notion même du mouvement. Au début du film, il essaie de convaincre Sarah, qui a la moitié de son âge, de l’accompagner jusqu’à San Francisco et ensuite au Mexique. "La vie sans mouvement, c’est la mort", dit-il. Elle ne voit aucun intérêt à errer sans but à travers ces paysages enchanteurs qui rappellent la jeunesse de Tom: elle lui répond que toutes sortes de personnes ne vont jamais nulle part, ce qui ne les empêche pas d’être parfaitement heureuses. Cependant, chaque nuit, lorsqu’il mange de l’asphalte au volant de son autobus, il continue de rêver au grand départ. Lorsque Tom finit sa nuit de travail, il plonge tout nu dans la piscine de son appartement, faisant des longueurs sans s’arrêter.

À l’occasion, Anne (June Wallack), la sœur de Tom, monte dans son autobus : elle lui crie "Surprise!" chaque fois. Or, sa conversation est sans surprise. Chaque fois qu’elle arrive à le localiser, ce n’est que pour lui raconter ses malheurs et essayer de le persuader de rendre visite à leurs parents. De toute évidence, la seule façon dont elle peut communiquer avec son frère est en montant dans son autobus – il est toujours en mouvement et il ne téléphone jamais. En fait, Tom est terrifié de voir leur père plonger dans la démence.
 
Une nuit, Anaïs (Zoé Latraverse) monte dans l’autobus. Elle est en train de lire Sur la route. Au début, elle fait semblant de ne pas voir Tom, car ce dernier a le double de son âge. Il est fasciné par l’esprit indépendant de cette jeune femme, par sa résolution d’aller au Mexique et à San Francisco, tout comme lui avait fait de son temps. Ils commencent à se parler. De temps en temps, une fois rendus à la fin de son quart de travail, les deux s’arrêtent à un point de vue qui surplombe la ville, tout en s’imaginant qu’ils sont en train de regarder le Grand Canyon. Tom sent qu’il se détache de Sarah et s’attache à Anaïs, alors que de son côté cette dernière le repousse doucement, car elle ne veut pas être "l’autre femme" de sa vie.

Tom s’entiche d’Anaïs: en dormant, il rêve d’elle ; en se réveillant, il trouve qu’elle incarne sa propre vision de la liberté. Mais même Tom se rend compte que leur relation est éphémère. Il lui demande à plusieurs reprises de le rencontrer "en dehors", c’est-à-dire à la lumière du jour et loin de l’autobus. Monsieur remarque la tension sexuelle entre eux et lui demande une fois s’ils sont devenus des amants. "Pas encore", dit Tom, sur le ton de la plaisanterie. De son côté, Anaïs reste silencieuse.

De prime abord, la nuit où s’achève le fantasme de Tom ressemble à toutes les autres nuits. La dame portant un chien sous son manteau (France Labonté) monte toute rayonnante dans l’autobus. Comme son chien précédent vient de se faire renverser, elle a déjà trouvé un remplaçant. Or, rien ne va plus pour Tom. La veille, lui et Anaïs étaient censés partir en voyage. Il a quitté Sarah, même si elle tente désespérément de le garder en proposant de l’accompagner en voyage. Monsieur titube à travers la route devant l’autobus, comme d’habitude, mais continue à zigzaguer tout en agitant les bras, en délire devant ses démons intérieurs.

C’est à ce moment-là que Tom s’arrête pour l’automobiliste. Une fois assis tous les deux dans l’autobus, ils parlent de tout le temps qu’ils avaient déjà passé ensemble. Elle lui dit qu’ils ont une fille. Il commence à soupçonner qu’Anaïs doit bien être sa fille: il est horrifié par ce qui aurait pu se passer. Plus tard, lorsque Anaïs monte dans l’autobus, il la confronte avec ce qu’il croit être la vérité. Sait-elle qu’elle est sa fille? Le savait-elle depuis le début? Alors toutes ces dernières semaines qu’ils viennent de passer ensemble – que signifient-elles?

Le Grand Serpent du Monde profite de performances excellentes, notamment de Murray Head dans le rôle de Tom et de Gabriel Arcand, qui s’est mérité une nomination pour un prix Génie pour son rôle de Monsieur. Zoé Latraverse est captivante dans le rôle d’Anaïs la mystérieuse, la secrète: les spectateurs ne peuvent jamais prévoir ce que Anaïs va faire ou dire – en effet, elle laisse Tom Paradise dans le doute, du début à la fin.

 Evelyn Ellerman