Latitude 55, Commentaire

Wanda (Andrée Pelletier) travaille pour le ministère provincial de la culture. Elle passe sa vie professionnelle à parcourir les routes de campagne albertaines à la recherche de jeunes artistes pour que ceux-ci fassent des demandes de bourse qu’elle attribuera ensuite. Elle gagne sa vie en jugeant les gens et ce qu’ils créent. C’est une snob de la culture.

Mais en ce moment précis, Wanda a un problème. Elle est prise dans une tempête de neige. Elle sort de sa voiture, allume une bougie et prend de la neige pour coller la bougie au capot. De retour dans sa voiture, Wanda essaie de ne pas mourir de froid en s’enveloppant dans ses habits les plus chauds, chantant et écoutant la radio, fumant et espérant que quelqu’un la sauve. La batterie meurt, puis elle n’a plus d’essence. Elle s’endort, pour être réveillée quelque temps plus tard par une lampe de poche qui lui éclaire le visage. L’agriculteur local qui l’a trouvée la hisse sur ses épaules et la porte jusqu’à sa ferme.  

Mais ça n’est pas là un prince charmant. Son sauveteur (August Schellenberg), la cinquantaine, est célibataire, il cultive des pommes de terre. Son « château » est une cabane sale, jonchée des détritus de sa vie. Il n’y a pas d’électricité, pas de téléphone, pas d’eau courante. Pire encore, il est polonais ! Ou l’est-il ? Pour Wanda, si cultivée, qui passera son trentième anniversaire avec ce « paysan » dans son taudis, cette expérience la fait décidément chuter bien bas. Le seul ordre qui règne dans la vie de Josef est le métronome qu’il utilise pour minuter la cuisson des œufs qu’il fait bouillir pour le petit déjeuner. Tout le reste n’est que chaos.

Malgré tout, pendant les deux jours qui suivent, alors que la tempête fait rage, Josef maintient Wanda au sec et au chaud. Il la nourrit, lui donne du gin, lui raconte des histoires, danse avec elle et lui assure encore et encore qu’elle est en sécurité, qu’il la protégera. Peu à peu, le gin, sa nature gentille et son sens de l’humour vont venir à bout de la forte conscience qu’elle a de sa différence de classe sociale. Symboliquement, elle commence à fondre. Ils échangent des histoires sur leurs familles et sur des expériences de leur enfance. Et Wanda commence à faire face au chaos de sa propre vie, sensée être bien organisée.

Cela vous paraît-il un peu lent ? Un peu ennuyeux ? Eh bien, Latitude 55 n’est ni l’un ni l’autre, même si ce film sensuel, drôle et bien pensé joue intelligemment avec des conventions cinématographiques et littéraires très connues et très utilisées. Ecrit et mis en scène comme pour le théâtre, ce film est basé sur les dialogues, et repose fortement sur la conscientisation progressive par le personnage principal et par le spectateur de la situation difficile dans laquelle elle se trouve véritablement. Voyez-vous, Wanda est morte. Et ce taudis, jonché de haillons, avec son ange sensible et astucieux, est cet « entre-deux mondes », le lieu où les âmes vont quand elles ont encore des problèmes à régler, avant d’être absorbées par la grande lumière blanche.

Nous avons vu cette intrigue à maintes reprises dans des oeuvres de fiction, et d’une manière des plus frappantes dans la nouvelle mémorable d’Eudora Welty,  « Death of a Travelling Salesman. » Le personnage de Welty, comme Wanda, est au bout du rouleau : il gagne sa vie à grand peine, parcourant les routes de campagne du sud de l’Amérique sur son trajet commercial. Il a attrapé la grippe, et est entré dans un état de confusion à cause du soleil, qui frappe sans merci sur sa tête. Il sort de la route et tombe dans un fossé et est secouru plus tard par un fermier local, qui l’emmène chez lui pour la nuit. Le commercial se sent supérieur au rustre sauveteur et à sa femme, est horrifié par l’état de leur maison et terrifié à l’idée qu’ils pourraient le tuer pour son argent. Wanda vient de quitter son mari et son travail, elle prend des médicaments pour un mal qui n’est pas nommé. Et elle n’a aucune idée de là où elle va, la tempête prend cette décision à sa place. Ce type d’intrigue demande au spectateur de réfléchir à ce qu’est l’identité, à ce en quoi la vie même consiste, et où se trouve la limite entre l’illusion et la réalité.  Une chose est sûre – si le personnage principal est physiquement perdu, malade, confus, et profondément opprimé par les éléments naturels, les bizarreries esthétiques sont placées très haut – soit le personnage est sur le point de vivre une épreuve longue et extrêmement déplaisante qui pourra ou ne pourra pas se terminer bien (voir Inferno de Dante), soit la mort l’attend au bout du tournant. Mais il devra d’abord réfléchir à ces questions philosophiques profondes.

D’un point de vue cinématographique, le spectateur commence à comprendre que Wanda n’atteindra peut être pas son 31ème anniversaire lorsque non seulement elle a des flashbacks, mais que ces flashbacks se passent dans une sorte de zone blanche intermédiaire qui n’a ni son ni couleur, et dans laquelle elle dérive doucement au travers de visions d’art aborigène. Le spectateur se rappelle la zone blanche visitée par Harry Potter dans Harry Potter et les Reliques de la Mort, quand Voldemort pense qu’il est mort mais qu’il est en fait dans un espace entre deux mondes, où il doit prendre des décisions sur des questions de vie et de mort. C’est une convention cinématographique que nous comprenons tous. Et nous avons vu beaucoup d’autres films présentant un tel espace comme la « scène » pour un personnage principal qui ne comprend pas qu’il est mort. Le Sixième Sens avec Bruce Willis en est un exemple bien connu.

La question dans toute récurrence de ces conventions génériques est de savoir si elles ont été bien traitées par le scénariste (Sharon Riis), le réalisateur (John Juliani) et les acteurs. Dans l’ensemble, Latitude 55 réussit très bien à captiver l’attention visuelle du spectateur et à l’impliquer dans la relation émotionnelle grandissante entre les deux personnages. Il y a plusieurs moments en or dans ce film, les plus fascinants d’entre eux étant les séquences sensuelles, lorsque Wanda a enfin abaissé ses défenses et établi un rapport inconditionnel avec une autre personne. Ces scènes sexy, gentiment drôles, donnent toute sa valeur au film, ainsi que l’interprétation fascinante d’August Schellenberg.

Cependant, certains aspects de l’intrigue ne sont pas réalisés pleinement. Une vague spiritualité aborigène, qui n’est jamais reliée au passé d’aucun des personnages, imprègne les flashbacks. Et les cauchemars répétés de Josef font fi des conventions génériques de l’ « entre-deux monde. » Au regard de son angoisse évidente, le spectateur est tenté de demander « Lequel de ces deux personnages est mort ? » L’ange sauveteur dans ce genre n’est normalement aucunement mis à l’épreuve. Il n’a rien à résoudre et n’est donc pas hanté par son passé.

Le Chef de Production, Fil Fraser, dit que ce film a été fait pour seulement 750,000 dollars. Filmé dans une ferme au sud de Sherwood Park près d’Edmonton, il fait penser à un huis-clos entre deux personnages tiré d’une pièce de théâtre. Alors qu’on pourrait attribuer cette approche au propre passé théâtral du Réalisateur Juliani, elle résulte en grande partie de la demande que Fraser a faite à Juliani de lui apporter un scénario avec deux personnages – « C’est tout ce pour quoi je peux lever des fonds ! » Malgré ses contraintes financières et son absence totale de budget marketing, Latitude 55 (que presque personne n’a vu quand il est sorti en 1982) a engrangé six nominations aux prix Genie, remportant le prix bien mérité du meilleur acteur dans un rôle principal pour August Schellenberg.

Evelyn Ellerman