La Vie heureuse de Léopold Z, Commentaire

Lauréat du premier prix du long métrage aux Festivals Internationaux du Film de Montréal et de Locarno en 1965, La Vie heureuse de Léopold Z (Merry World of Leopold Z) a aussi été le premier long métrage de son réalisateur – scénariste, Gilles Carle.

Ce qui est devenu les aventures d’un conducteur de chasse-neige montréalais pendant la veillée de Noël devait à l’origine être un documentaire de l’ONF sur le déblayage de la neige. Mais Carle a trouvé l’argent pour en faire un long métrage. Entre ses mains, le documentaire se mêle à la comédie, et l’observation objective laisse place à l’idéologie. La Vie heureuse de Léopold Z (Merry World of Leopold Z) traite sans aucun doute du déblayage de la neige à Montréal, mais dépeint aussi la vie d’un homme ordinaire de classe moyenne, qui essaie de réussir dans une société changeante dominée par une culture et une langue étrangères.  

Le film expose son parti pris idéologique de manière télégraphique dans les scènes d’ouverture, qui content la vie de son personnage principal de façon humoristique à travers une série de photos: voici la maison de Léo et son chasse-neige, qui font de lui un homme endetté; voici son école, où il a eu du mal à se maintenir à niveau; voici l’agence pour l’emploi où il a rencontré sa femme; et voici sa ville, Montréal, où l’anglais est accepté mais n’est pas la langue des gens.

L’aspect fadasse du film est trompeur. Léopold Z (Guy L’Écuyer) est un homme de 32 ans facile à vivre, conducteur de chasse-neige sous contrat. Il travaille dur mais est toujours endetté à cause de ses aspirations à avoir les symboles matériels du succès de la classe moyenne. Sa maison vaut 12,000 dollars, mais il en aimerait une plus grande, de 25,000 dollars, comme celle de son ami et patron, Théophile (Paul Hébert).

Quand Léo a commencé son affaire de chasse-neige, il a pratiqué sa signature d’homme d’affaires pour faire de l’effet. Il s’est fait faire une photo professionnelle le montrant comme businessman prospère. Pour autant, Léo ne sera jamais plus que ce qu’il est: un petit entrepreneur avec plus de sorties que de rentrées d’argent. Il a décidé de donner à sa femme, Catherine (Monique Joly), un manteau de fourrure pour Noël. Mais pour cela, il doit appliquer sa signature d’homme important à un formulaire de prêt de plus avant d’apporter l’argent, 200 dollars, à un ami du garage "City of Montréal". L’argent est alors échangé contre une veste "authentique" en pattes de vison. Alors qu’il prend le manteau, Léo observe qu’il aurait certainement pu obtenir des visons un peu plus que leurs pattes pour 200 dollars.

Le film suit Léo dans son chasse-neige à travers Montréal le 24 décembre. Il neige et son patron attend de ses entrepreneurs qu’ils fassent des heures supplémentaires. Il n’y aura pas de messe de minuit pour les conducteurs ! Cependant, la femme de Léo a d’autres projets. Elle lui a donné une liste de tâches à effectuer. Léo doit acheter un équipement de hockey pour leur fils Jacques, aller chercher leur cousine, Josette (Suzanne Valéry), à la gare et l’amener à la boîte de nuit où elle chantera, et enfin être rentré à la maison à temps pour se préparer pour la messe de minuit. Une chose qui n’est pas sur la liste de Catherine mais qui l’est certainement sur celle de Léo, c’est d’obtenir le prêt et d’aller chercher ensuite son manteau. Ses projets personnels n’incluent pas le déblayage de la neige comme ne le comprend que trop bien son patron et bon ami, Théo. Théo commence à suivre Léo en le menaçant de façon cachée d’annuler son contrat s’il ne se met pas au travail.  Mais Léo aussi connaît bien son ami. De manière totalement candide, il obtient bientôt de Théo qu’il assiste à la répétition de la boîte de nuit de Josette et qu’il fasse des courses avec lui pour trouver des patins. Théo, à son tour, emmène Léo au comptoir des parfums où ils achètent des présents pour leurs femmes, puis convainc Léo de l’aider à aller chercher des nouveaux meubles pour sa maison à 25,000 dollars.

En échange de la mansuétude de Théo, Léo doit écouter son sermon sur le mariage et sur le différentiel de pouvoir approprié entre hommes et femmes. Il s’agit là du plus long dialogue du film, qui survient à son point central. Alors que Théo informe Léo du fait qu’il doit arrêter d’être autant dominé par sa femme et reprendre le contrôle sur son mariage, parce que les femmes aiment cette sorte de chose, Léo reste neutre, avec diplomatie. Théo illustre ses méthodes en indiquant que de temps en temps, il retire certains privilèges à sa femme, tels que celui d’aller chez le coiffeur. Cela rétablit l’ordre naturel des choses dans leur mariage et le fait remonter dans l’estime de sa femme. Léo réplique que s’il essayait de faire quoique ce soit dans ce sens à Catherine, il se verrait confisquer ses privilèges pendant un mois.

Les valeurs exprimées par Théo dans ce passage important sont celles de l’ère Duplessis au Québec, marquée par des années de conservatisme extrême dans la vie politique et sociale. Elles sont dévalorisées par les grognements non-engagés de Léo et de façon très amusante par le système de haut-parleurs du garage de la "City". Pendant que les amis font l’école buissonnière, une voix mâle avertit de manière répétée Théophile Lemay à travers le système de haut-parleurs, et lui demande d’appeler sa femme: celle-ci veut qu’il aille la chercher chez le coiffeur. La voix résonne à travers la cour puis à travers l’étendue désertique, stérile et enneigée qui entoure le garage. Ni l’un ni l’autre de ces hommes ne fait partie de la Révolution Tranquille qui balaye alors le Québec. Bien qu’il ne soit pas attiré par la version de Théo de la culture macho, Léo assiste quand même à la messe de minuit, avec tout son étalage de piété religieuse. Mais il a moins à perdre du changement social que son ami Théo. Il restera toujours lui-même, quel que soit celui ou celle qui portera les bretelles après la Révolution.  

Les techniques employées par Gilles Carle dans ce film sont celles du Cinéma-Vérité ("Direct Cinema"), une approche du film qui s’est développée à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Son objectif est de montrer la vie d’une personne ordinaire aussi fidèlement que possible. Ce mélange entre documentaire et fiction a marqué un changement dans la production de films de l’ONF, qui avait jusque-là été presque entièrement occupé à faire du documentaire. Mais il a aussi marqué le commencement d’un cinéma national pour le Québec, un cinéma dans lequel le portrait de la vie réelle des québécois  est dressé sans le filtre de la religion d’état, des mythologies culturelles ou de la politique. C’est pour cette raison qu’on peut comprendre La Vie heureuse de Léopold Z (Merry World of Leopold Z) comme un anti-épique. Contrairement aux grandes aventures d’Ulysse qui navigue pendant 10 ans à la recherche de son chemin, ou à la quête d’un an et un jour du Saint Graal de Parsifal, "l’épique" d’un montréalais ordinaire a lieu sur quelques heures, avec son chasse-neige, dans sa ville, et on y fait des courses.

Evelyn Ellerman