L’Âge des ténèbres (Days of Darkness), Commentaire

Ce long métrage de Denys Arcand de 2007 évoque le conte classique de James Thurber, «La Vie secrète de Walter Mitty», l’histoire d’un petit homme ordinaire qui se crée un monde imaginaire dans lequel il mène la vie d’un héros. Dans ce conte, et dans le film de 1947 qui s’ensuivit, le protagoniste est tyrannisé par sa femme et par la routine abrutissante de son travail. Prenant ce conte comme son point de départ, Arcand réinvente le personnage de Mitty, en y ajoutant une satire mordante de la vie moderne et branchée.

Marc Labrèche joue le rôle de Jean-Marie Leblanc, un fonctionnaire insignifiant dans un bureau anonyme du gouvernement. Il est tâché de refuser toute revendication qui se présente. Tous les jours, un défilé de citoyens blessés ou appauvris, déprimés ou traumatisés passe devant son bureau, cherchant à se faire dédommager d’un désastre qui échappe à leur contrôle. Tous les jours, c’est à Jean-Marc de leur expliquer que leur cas ne correspond à aucune juridiction précise, ou qu’ils ont malheureusement fait leur demande trop tard, ou que le désastre est en fait dû à leur propre négligence.

Au travail, Jean-Marc est de plus en plus conscient de la façon dont, au nom de la santé et de la sécurité, la réglementation empiète sur la liberté personnelle. Tel qu’imaginé par Arcand, dans le Montréal du proche avenir, tous les banlieusards doivent porter un masque lorsqu’ils ne sont pas au travail. Il est interdit de fumer à moins d’une mille des édifices administratifs, et l’on emploie des gardes et des chiens flaireurs pour assurer que la règle est respectée. La responsable de son département, Carole (Caroline Néron) passe sa journée à surveiller ses employés et à imposer les règles. Lorsqu’elle entend Jean-Marc plaisanter que son collègue noir travaille «comme un nègre», elle ouvre une enquête approfondie sur cette contravention à la règle concernant le terme. Pour le privilège de travailler dans un tel environnement, Jean-Marc doit passer une heure et demie chaque jour à prendre toutes les formes de transport pour atteindre le centre-ville depuis les banlieues, où il habite une grande maison onéreuse mais dépourvue de caractère.

Que ce soit au bureau ou sur l’autoroute, Jean-Marc est entouré de gens hostiles ou déprimés. Sa propre famille n’est connectée qu’à l’Internet: ses filles ont toujours un appareil mobile dans les mains, et seraient incapables de tenir une conversation avec leur père, même si elles en avaient envie. Sa femme Sylvie (Sylvie Léonard) est agente immobilière, une caricature du bourreau de travail, son cellulaire constamment à l’oreille – elle n’a guère le temps de faire chauffer, avec sa seule main de libre, des repas congelés dans le four à micro-ondes. Elle ne s’intéresse plus du tout à son mari, et ne lui parle que pour lui rappeler le fait qu’elle est l’agent numéro trois dans tout le Canada. La nuit, parfois, Jean-Marc essaie de lui parler au sujet de sa mère, qui est en train de mourir de la démence sénile; Sylvie continue à négocier au téléphone. Frustré par son indifférence, Jean-Marc se retire à la petite cabane de jardin qui lui sert de refuge et de lieu de fantaisie. Dès qu’il en ouvre la porte, il est enveloppé d’amour et de reconnaissance. La principale femme de ses rêves, Véronica Star (Diane Kruger) l’accueille chaleureusement et l’invite à causer près du feu. Elle compatit à sa douleur, et le rassure qu’il est un bon fils dévoué. Tout au long du film, chaque incident désagréable ou humiliant qui lui arrive est suivi d’une fantaisie compensatoire. Après que sa patronne le dénonce pour son emploi du mot interdit, son fantasme vengeur veut que des esclaves nubiens l’enlèvent pour la faire subir des châtiments innommables. Devant le tribunal, il s’imagine en Ninja qui saute sur le bureau et qui décapite le Directeur de l’enquête. Dans toutes ses évasions en rêverie, il est célèbre et admiré; une journaliste en particulier le poursuit, folle de tout homme important. Petit à petit, ces différentes femmes imaginaires se rencontrent et se réunissent dans ses rêves pour punir ensemble la patronne de Jean-Marc, pour le venger. Elles commencent à développer une vie indépendante de lui.

Un épisode particulièrement génial est celui du tournoi médiéval. Jean-Marc sort avec une femme qui participe à des événements qui simulent l’époque du Moyen-Âge; «Béatrice de Savoie» (Macha Néron) est à la recherche d’un «consort» pour la joute. Des douzaines de personnes participent à ces événements de fin de semaine, habillés en costumes médiévales, mais Jean-Marc finit par refuser l’invitation de Béatrice; peut-être que ces incursions de la fantaisie dans la vie réelle lui servent de signe, car il en est mal à l’aise.

Le film prend un aspect post-moderne lorsque les femmes imaginaires commencent à commenter sur la vie réelle de Jean-Marc. Une de ses fantaisies régulières consiste à participer à un jeu télévisé; cette fois, on annonce que le programme a été annulé. Véronica commence à demander quel sera son rôle, et comment elle pourra continuer à vivre, si le programme n’est plus disponible. Quand sa femme Sylvie quitte son mari et ses filles pour poursuivre sa carrière à Toronto, Jean-Marc tombe dans la déprime, ce qui encourt la colère des femmes de ses fantaisies. Véronica se demande pourquoi elle a fait tant d’effort pour un homme qui ne sait pas ce qu’il veut, et pourquoi elle finit toujours par représenter la fantaisie des ratés – elle doit penser à son image professionnelle, après tout.

Cela marque le début de la fin des rêveries de Jean-Marc. Un jour, il décide d’abandonner sa petite vie bien rangée, et se rend à une maison de campagne qui appartenait autrefois à son père. Il y prépare de vrais repas à partir de vrais ingrédients, passe du temps avec des voisins qui vont à la pêche, ou qui travaillent dans leur jardin. Il trouve le courage pour dire adieu et merci à chacune des femmes de ses fantaisies; elles disparaissent dans un nuage de fumée. Dans la dernière scène, on voit Jean-Marc qui épluche des pommes dans la cuisine, pendant qu’une voisine en prépare une gelée. Les seuls sons qu’on entend sont ceux du couteau sur le fruit, et de la gelée liquide qui goutte dans son sac de mousseline.

L’Âge des ténèbres fut sélectionné pour un prix dans quatre catégories pour le gala des Génies de 2008, dans cinq catégories pour les cérémonies des Jutra et pour un prix auprès de la Guilde canadienne des réalisateurs. Il a gagné un prix Jutra pour le meilleur maquillage.

Evelyn Ellerman