Freezer Burn, Commentaire

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Si des capitalistes extraterrestres doivent absolument envahir la Terre, afin de la transformer en une sorte de Club Med intergalactique, alors il va de soi qu’il faut lancer l’invasion sur une partie de la Terre où les gens sont hyperpolis et ne risquent aucunement de remettre l’autorité en cause : autrement dit, au Canada. Et pas seulement au Canada, mais bien à Laxdale, une petite ville perdue au fin fond des prairies – une ville tellement déprimée sur les plans économique et spirituel (c’est-à-dire « lax » ou relâché) que même le hockey n’y sert plus de boussole morale. Lorsque les tout petits arrivent à donner un bon coup de genou dans l’aine d’un ex-joueur de hockey, et ceci en toute impunité, il y a manifestement quelque chose qui ne va plus.

Voilà la prémisse derrière cette comédie de science-fiction de 2008, produite par Josh Miller (Best Served Cold, City General), et mettant en vedette Tom Green (Stealing Howard, Tom the Butler) et Crispin Glover (Back to the Future ou Retour vers le futur, River’s Edge). Ce film se sert d’un motif familier de la science-fiction : afin d’empêcher des extraterrestres rapaces et apparemment invincibles de détruire la planète entière, il faut d’abord réveiller une petite ville endormie ainsi que son héros déchu, en l’occurrence un ex-joueur de hockey. À l’exemple de plusieurs autres films de science-fiction, Freezer Burn utilise le procédé narratif consistant à mettre en relief une menace extérieure (les extraterrestres) posée à la société (nous-mêmes), dans le but de faire ressortir les valeurs qui devraient nous animer. Et quoi de mieux que l’esclavage ou la disparition imminents pour nous ramener tous aux vrais principes de l’existence? Ressemblons-nous à cette nation que nous voulons être, identifions-nous à ce que nous croyons être?

À première vue, Freezer Burn n’est qu’une distraction légèrement potache, du genre à agrémenter une soirée d’hiver. Mais toutes ces distractions – les singeries à la canadienne-anglaise (Paul Spence et David Lawrence), la farouche et bien jolie admiratrice de hockey (Sarain Boylan), les imitations de Don Cherry (Scott Hylands) – flottent en trompe-l’œil au-dessus d’une intention légèrement satirique. Les spectateurs canadiens reconnaîtront non seulement les « losers » siffleurs de bière, la groupie du hockey et l’entraîneur resté dans sa petite ville perdue; ils reconnaîtront également le méchant, Vergacht, car ils l’auront déjà vu ailleurs. Ce n’est pas pour rien que les Canadiens ont une économie de succursale. Nous nous y reconnaissons. La ruée du grand capital vers nos ressources naturelles nous est familière, tout comme les emplois bien rémunérés et assortis d’avantages sociaux alléchants… mais il y a bien entendu un prix à payer pour tout cela : le silence et l’obéissance. Selon le scénariste et réalisateur Josh Miller, l’emploi de succursale ne se situe pas très loin de l’esclavage. À cet égard, la relation entre le Club Med et le Tiers monde fournit une métaphore puissante. Car une fois installés chez « nous », les « autres » ne partiront pas. Une fois que « les autres » auront miné une région économiquement déprimée en faisant miroiter la promesse de la richesse, « ils » pourront facilement faire disparaître ou neutraliser tout moyen d’accéder à l’autodétermination politique. Al Lipinsky (Dave Brown), ce maire bercé d’illusions et cupide de Laxdale, accepte d’être coopté au point de ne pas se douter qui sont réellement les supposés hommes d’affaires hollandais – même lorsqu’il aperçoit la lueur maléfique jaunâtre dans leurs yeux. Vergacht empêche son chauffeur de tuer le maire jusqu’à ce que les extraterrestres auront mis la main sur la ville entière; une fois ce contrôle bouclé, ils n’auront besoin ni d’élus ni de policier municipal. La colonisation sera terminée.

Mais tout d’abord, il faut que Vergacht règle de le cas de Bill Swanson. S’apitoyant sur lui-même, émergeant du brouillard de l’alcool, Bill offre de la résistance dès qu’on exproprie ses « terres » (un élévateur à grain abandonné et une roulotte en panne), au profit du développement économique rural (une raffinerie de pétrole). Il ne sait pas au juste ce qui se trame, mais tout cela le met mal à l’aise. Chassé de la LNH à l’âge de 19, après avoir reçu un coup de rondelle à la tête, devenu amer et cynique, Bill revient enfin dans sa ville natale. D’abord il se méfie des promesses de GazCon, n’y voyant que de la cupidité de la grande entreprise. Bill consulte son ancien entraîneur, Arnie Filmore (Scott Hylands) qui croit toujours en lui. Bill n’est pas du tout impressionné par le mantra d’Arnie, à savoir qu’il suffit d’être joueur d’équipe, de se tenir en forme et de ne reculer devant rien, car c’est justement en adoptant ce mantra que Bill a tout fait foirer. En attendant, quelque chose de bizarre est arrivé à Arnie. Après une expérience digne de l’affaire Roswell, Arnie se réfugie à la patinoire intérieure de la ville, où il trouve quelque chose de macabre dans le vestiaire. De plus, il découvre le meilleur moyen d’anéantir les extraterrestres : le froid. De façon exquise, Freezer Burn transforme la mentalité des migrateurs canadiens se ruant vers le Sud chaque hiver à la recherche de soleil et de plages, faisant de ce froid (que nous avons en abondance) une vertu. C’est ainsi qu’Arnie achète tous les climatiseurs de Laxdale et se barricade dans sa maison, où, juste avant de mourir d’hypothermie, il met Bill en garde contre GazCon et l’envoie à la patinoire.

Or, étant donné le lent déclin de Bill, cet événement marque bien entendu le tournant. Ce dernier se force à retourner sur la patinoire après toutes ces années, essaie un tir rapide dans le filet vide, rate largement la cible et finit par accepter que il n’a jamais été très talentueux de toute manière. Peu de temps après, il découvre dans le vestiaire l’affreux cadavre d’un extraterrestre anéanti par le froid. Dorénavant, Bill sera investi d’une véritable mission : celle de rassembler la ville entière pour qu’on se débarrasse des extraterrestres. Le reste du film est prévisible, tout en demeurant cocasse. En fin de compte, la communauté se redresse le temps de sauver la planète, sans les feux d’artifice qu’on aurait vus dans des films de ce genre tournés à Hollywood ou encore en Grande-Bretagne : cette fois-ci, dans un contexte bien canadien, les héros sont un gros bêta et sa copine, tous les deux munis de casques de hockey recouverts de papier alu, et portant des épaulettes de hockey à l’extérieur de leurs chandails. En effet, nos héros braquent des pistolets à eau gigantesques sur les extraterrestres, pour mieux les arroser de « sloche ». Mais ce dénouement est typiquement canadien!

Il y a à peu près 20 ans, l’écrivain et journaliste amérindien Tom King tentait de démêler les dimensions culturelles de la littérature autochtone, en établissant trois catégories d’écrits. Selon la première catégorie, la littérature des Premières nations se tourne complètement vers l’extérieur, tout y est explicite, pour que n’importe quel lecteur enraciné dans n’importe quelle culture puisse tout apprécier et tout comprendre; selon la deuxième catégorie, la littérature mélange les références culturelles explicites et implicites, de sorte que les lecteurs non amérindiens n’en saisiront pas toute la portée; la troisième catégorie incorpore tellement de références culturelles tacites, que les lecteurs non amérindiens auront du mal à comprendre quoi que ce soit. Toutes les cultures comportent cette gradation de contenus encodés.

Freezer Burn se trouve quelque part au milieu de cette gradation. Le film regorge de références filmiques que tout spectateur sera en mesure de saisir : l’ancien sportif qui revient sur la scène, les invasions extraterrestres, ou encore le méchant Allemand (le personnage joué par Glover) qui se brûle la main en touchant l’amulette dont Indiana Jones a besoin pour localiser l’Arche de l’Alliance. On fait même un clin d’œil au film norvégien Kitchen Stories, en faisant apparaître à l’horizon des caravanes alignées. Le réalisateur Grant Harvey (American Beer, Ginger Snaps 3) intègre suffisamment d’éléments dans Freezer Burn pour que les spectateurs de n’importe quelle origine riront tout à leur aise. Maintenant que le hockey se joue un peu partout dans le monde, même les non-Canadiens pourront comprendre les références au hockey. Quant aux références bien canadiennes, à ces petites villes perdues dans les prairies, à la relation culturelle difficile prévalant entre le Canada et les États-Unis, ainsi qu’au hockey comme l’essence même de la culture nationale, ces références ne sont là que pour nous. Et c’est très bien ainsi.

Evelyn Ellerman