The End of Silence Commentaire

Il est fréquent que les bonnes histoires commencent par la question « Et si…? » C’est par cette prémisse que la scénariste-réalisatrice Anita Doron commence son premier long métrage, End of Silence (2006). Que se passerait-il… si, mis à part un accident ou une maladie, une personne dont la réussite dépend de sa capacité à communiquer était soudainement plongée dans un environnement où elle ne peut plus communiquer, où chaque jour qui passe l’éloigne de plus en plus de tout ce qu’elle comprend, de tout ce qui la valorise?

Dans l’histoire que raconte Doron, le personnage principal est la danseuse étoile d’une compagnie de ballet russe en tournée. À Toronto, Darya (Ekaterina Chtchelkanova) démissionne après avoir été vivement réprimandée une fois de trop par son directeur à propos de sa prestation. Doron n’analyse pas les raisons pour lesquelles Darya est découragée pas plus qu’elle n’explique pourquoi elle abandonne un bon travail et la célébrité qui l’accompagne. Doron s’intéresse davantage à ce qui se passe après.

Nous faisons connaissance avec Darya alors qu’elle évolue dans son milieu naturel : elle danse, elle reçoit des fleurs, elle est acclamée par le public, elle parle au téléphone à sa mère à Saint-Pétersbourg, elle parle et plaisante avec son amie dans un café. Elle gagne suffisamment d’argent pour acheter tout ce qui lui fait envie, elle déambule dans la rue dans un long manteau en fourrure. Sa beauté est éthérée. Des retours en arrière en noir et blanc apparaissent régulièrement à l’écran, un champ de blé vide rappelle au public la vie rurale que Darya a laissée derrière elle. Très manifestement, elle n’appartient pas au monde de la campagne.

Un jour, alors qu’elle est assise dans un café en compagnie de son amie, elle remarque Eddie (John Tokatlidis), un beau jeune homme à une table non loin de là. Il glisse une citation du poète français de la Renaissance, François Villon, dans un livre qu’il laisse sur la table, à l’intention de Darya. Étrangement, Villon est le poète préféré de Darya. Mais il y a un problème, Darya ne peut pas lire la traduction en anglais de la citation. Cette petite frustration marque le commencement du silence de Darya.

 

Peu de temps après, Darya démissionne et loue pour quelques jours une chambre dans un hôtel bon marché. Elle n’a pas de projets. Au début, elle s’amuse à déambuler dans les rues de Toronto, à faire les magasins, à profiter de sa liberté. Un jour, elle entre par hasard dans un magasin d’antiquités dont le gérant n’est autre qu’Eddie. Elle se sent seule. Il a pitié d’elle et lui demande d’emménager avec lui. Ils peuvent à peine communiquer, mais leur relation s’approfondit sans qu’ils aient recours aux mots. Des scènes élégantes, évocatrices, pendant lesquelles aucun mot n’est prononcé, montrent Eddie et Darya partant ensemble à la découverte de Toronto, décorant leur appartement et tombant peu à peu amoureux l’un de l’autre.

Peu importe le fait que Darya ait reconquis sa liberté et qu’elle ait rencontré un homme bon, elle a tout de même perdu beaucoup de choses. Elle ne peut pas communiquer avec les amis ou les membres de la famille d’Eddie; lors de sorties en groupe, elle s’assoit, seule, dans un coin. Elle ne peut pas parler de littérature ni échanger des idées ou des points de vue sur l’art avec l’homme avec qui elle vit. Il lui reste de moins en moins d’économies, elle doit donc vendre son manteau de fourrure, puis son appareil-photo, elle a de plus en plus le sentiment que son identité est en train de se dissoudre. Sa mère ne veut plus lui parler au téléphone. De temps à autre, Darya entre dans un édifice qui abrite une école de danse. Elle observe silencieusement les danseurs pendant quelques minutes, puis s’en va. Un soir, elle se rend toute seule dans une discothèque russe, elle danse et s’enivre de la langue dont elle est cruellement privée. Les retours en arrière deviennent de plus en plus fréquents, ils sont en couleurs et la caméra fait un panoramique des paysages de plus en plus vastes de la campagne russe à mesure que Darya se sent de plus en plus nostalgique.

Darya rencontre l’ancienne épouse d’Eddie, Nora (Sarah Harmer), une femme étrange, tendue, nerveuse, qui travaille dans un entrepôt vaguement relié à une industrie artistique. Nora semble être responsable de la logistique, déplaçant les stocks d’un endroit à un autre. Le métier de Nora importe peu, Doron la fait participer pour servir de faire-valoir à Darya. Mis à part quelques conversations téléphoniques brèves et saccadées, Nora semble prendre plaisir à travailler seule. Son mariage à Eddie a été de courte durée, elle ne semble pas pouvoir supporter la proximité physique. Pourtant, bien qu’elle et Eddie soient séparés, ils s’appellent souvent. Eddie semble apporter à Nora le peu de soutien dont elle a besoin, il est à l’autre bout du fil quand Nora a besoin de lui. Ils ne parlent pas. En revanche, Darya a besoin de proximité physique et affective, elle communique par son corps, en tant que danseuse et en tant qu’amante.  Elle aime raconter des blagues, partager des potins, elle aime parler de littérature, mais elle est piégée dans une prison linguistique qui restreint tout ce dont elle a besoin pour être et faire.

Nora semble comprendre Darya bien mieux que ne peut le faire Eddie. Elle offre à Darya un emploi de femme de ménage dans l’entrepôt. Darya peut maintenant gagner de l’argent et être utile. Elle danse avec comme toile de fond un vide blanc et rêve une fois de plus à un champ de blé russe où l’on voit une jeune Darya marchant seule. Après avoir économisé suffisamment d’argent, Darya pose le seul geste qui lui reste à poser : elle met fin au silence qui la tue lentement et elle rentre chez elle.

Ce long métrage très émouvant a remporté le prix du meilleur film en 2006 lors du Canadian Filmmakers Festival.

Evelyn Ellerman