Drylanders (Un autre pays), Commentaire

Premier long métrage de l’Office national du film (ONF) produit en anglais, Drylanders (1963 – version française: Un autre pays) est également, à l’époque, la production la plus coûteuse de l’ONF (200 000 $). On pourrait penser qu’à sa sortie ce film recueillerait plus d’attention de la part des critiques, et que l’Office national du film en ferait la promotion. Mais l’ONF ne prend pas la peine de le mettre en nomination aux Prix du cinéma canadien, ne l’inscrivant pas non plus à d’autres festivals.

Au début des années 1960, il y a peu de chances qu’un film aussi profondément enraciné dans une expérience régionale soit bien accueilli. En effet, comme l’ensemble du Canada s’active à construire le pays d’une mer à l’autre, les regards se portent naturellement sur la nation canadienne au sens large plutôt que sur une seule région. En fait, la perspective "régionale" est communément associée à "l’esprit de paroisse". L’ironie de la chose, c’est que ce film a de quoi émouvoir des spectateurs à l’étranger. Lorsque l’acteur principal, James B. Douglas (Dan Greer), se rend en Union soviétique, il y découvre à sa grande surprise que les passants dans la rue le reconnaissent. Les Russes ont vu Un autre pays, et s’identifient spontanément avec les Greer, cette famille pionnière luttant pour la survie dans les prairies vallonnées de l’Ouest pendant la Grande Dépression.

Au fil du temps, la véracité austère d’Un autre pays lui vaut une position solide dans le canon du cinéma canadien. À la fin des années 1990, la perspective "régionale" retrouve son espace culturel. Désormais, les cultures locales qui se sont développées dans des zones géographiques spécifiques sont perçues comme la pierre de touche de l’identité nationale canadienne.

Au bout de plusieurs décennies, ce film nous intéresse aujourd’hui, car il marque un moment transitoire dans l’histoire de l’ONF. Il regorge de techniques issues du documentaire: la narration hors champ d’Elizabeth (Frances Hyland); la mise en avant d’informations de situation; l’attention minutieuse portée aux détails; le fait de raconter l’histoire d’une personne moyenne, etc. Pourtant, au moment du tournage, les acteurs ont pu retravailler le scénario, et ont même fait de l’improvisation.

Un autre pays est une histoire vraie en ce qu’elle représente une histoire authentique dans son contexte authentique. Ce film est le premier long métrage produit par des Canadiens en Saskatchewan. Tourné sur les lieux mêmes du récit, mettant en scène des agriculteurs locaux et leurs familles comme figurants, Un autre pays évoque l’expérience vécue des spectateurs tant au Canada qu’en Union soviétique. Il raconte l’histoire d’un couple vivant en milieu urbain avant la Première Guerre mondiale qui se joint à la ruée agricole vers les espaces cultivables de l’Ouest. Entre 1905 et 1910, plus d’un million de personnes envahissent l’Ouest canadien. Dans les années 1920, vaincues par leur inexpérience et les dures conditions de vie, la plupart d’entre elles délaissent les campagnes pour les villes et villages nouveaux de la Saskatchewan et l’Alberta. Cependant, de nombreuses familles, comme les Greer, restent à la campagne pendant la fin plus heureuse de la décennie 1920, et ensuite pendant les années 1930, décennie frappée à son tour par la sécheresse et la dépression économique.

La plupart des récits de pionniers se catégorisent selon deux genres d’épopée: la quête ou la survie. Selon le premier genre d’épopée, on privilégie le voyage long et ardu; le héros s’engage dans une série d’aventures pour aboutir enfin à son idéal ultime, qu’il s’agisse de la liberté personnelle, de terres qu’il va pouvoir cultiver, d’un pays ouvert, d’un nouveau départ, etc. Ce genre d’épopée, enraciné sans doute dans les traditions de la Grèce antique, se concentre sur l’action même, plutôt que sur ses effets. Le public est attiré par ce que le héros fait et comment il le fait, et non pas par ce qu’il pense ou ressent. Ces épopées ont du succès au box-office : elles présentent aux spectateurs des images panoramiques idéalisées, de la musique de film émouvante, de beaux héros énergiques; des filles superbes; des scènes de poursuite passionnantes, etc.

Or les épopées de la survie se vendent moins bien. Elles ont tendance à se dérouler sur une période beaucoup plus longue. Typiquement, elles constituent des représentations péniblement réalistes des tensions de la vie quotidienne. Elles explorent les luttes et sacrifices personnels exigés lorsqu’on cherche à surmonter des circonstances difficiles dans un seul endroit géographique. Le chemin parcouru par le héros est interne. Ces récits se concentrent sur la vie affective des personnages plutôt que sur l’action physique. Les spectateurs habitués aux grandes quêtes épiques peuvent se demander ce qui se produit réellement dans les épopées de la survie. Pourtant, l’action peut être dramatique: le héros peut découvrir la vérité en lui-même ou dans la vie de sa famille. Au lieu d’offrir au regard des spectateurs des paysages spectaculaires, l’épopée de la survie demande au spectateur de lire les messages exprimés dans les visages, dans les mains, dans les articles de la vie quotidienne.

Le cadre le plus important dans les épopées de la survie est la cuisine. Dans Un autre pays, l’intrigue atteint un tournant lorsque Russel Greer (Don Francks) raconte à sa famille qu’il va quitter la ferme pour la ville, où il va trouver du travail. L’attention du spectateur est rivée sur le visage et le corps de Russel, qui exprime avec puissance des émotions contradictoires évidentes, car il est en train de dire une chose à ses parents et son frère, alors que dans son for intérieur il pense tout le contraire. Les vivres manquent grandement : il sait qu’il est une bouche de plus à nourrir, et que son départ va faciliter les choses pour tout le monde. La réaction physique de son père (James B. Douglas) à l’annonce de Russel reflète tout ce la Grande Dépression a fait à l’esprit humain. Le père semble se ratatiner physiquement. Sans rien dire, il passe en homme battu devant son fils.

Le réalisateur Don Haldane présente une scène après l’autre montrant les pieds bottés de Russel: ce dernier avance tristement d’un chantier potentiel à l’autre à travers le Canada, alors que le narrateur lit les lettres pleines d’espoir que Russel envoie à la maison. Il est clair que Russel a entrepris un voyage infructueux qui ne mène nulle part. Ces scènes rappellent au spectateur les scènes précédentes montrant les pas énergiques de Dan Greer derrière la charrue, au moment de tourner le sol et de bâtir sa ferme.

Un autre pays a été tourné en noir et blanc, ce qui lui donne une force étonnante: ce film consacre une époque et un espace importants de l’histoire canadienne, marquant ainsi un tournant dans l’histoire de l’Office national du film.

Evelyn Ellerman