Contre toute espérance (Summit Circle), Commentaire

Le film de Bernard Émond, Contre toute espérance (Summit Circle) (2007) est le deuxième volet de la trilogie que le réalisateur a consacrée aux vertus chrétiennes, à savoir la foi, l’espérance et la charité. Le premier de ces films, La Neuvaine (The Novena), avait été lancé en 2005 et le troisième, La Donation (The Legacy), en 2009. Ces trois films, drames psychologiques au rythme élégant, ont impressionné les critiques tant à l’échelle nationale qu’internationale. Guylaine Tremblay a d’ailleurs remporté le prix Jutra d’interprétation féminine dans un premier rôle pour l’interprétation limpide qu’elle donne de Réjeanne dans Contre toute espérance. Le film a été très bien accueilli à Locarno et à Toronto.

Dans Contre toute espérance, Émond explore le thème de l’espérance en l’ôtant, lentement et implacablement, à un couple d’âge moyen, qui travaille fort et qui vient d’enfin réaliser son modeste rêve. Réjeanne est téléphoniste et son mari Gilles (Guy Jodoin), routier. Même en restant en bonne santé et en conservant leurs emplois, ils peuvent à peine payer les traites de la jolie maison de poupée qu’ils viennent juste d’acheter. Mais, tout comme dans l’histoire de Job, Émond (comme Dieu) leur enlève à la fois santé et emploi. Gilles est victime d’une attaque une première puis une deuxième fois; Réjeanne perd son emploi à temps plein. Et inévitablement, ils perdent la maison de leurs rêves.

L’histoire biblique de Job demeure un mystère. Dieu permet à Satan de mettre la foi de Job à l’épreuve parce qu’il prétend que Job n’est pieux que parce que Dieu a été bon envers lui et qu’il en a fait un homme prospère. Dieu fait confiance à Job et répond au diable qu’il peut mettre Job à l’épreuve autant qu’il le souhaite, mais qu’il ne peut pas le tuer. Par conséquent, Satan détruit tous les biens de Job, tue les membres de sa famille et inflige au corps de Job toutes sortes de maladies. Malgré les accusations de ses amis selon lesquelles il doit bien être coupable de quelque chose, Job clame son innocence et réaffirme sa foi en Dieu qui, alors, le récompense en lui faisant recouvrer la santé, en lui rendant sa famille et en lui offrant de nouveaux biens. On ne comprend pas très bien la raison pour laquelle Job a été déplacé comme un pion par les forces du bien et du mal, pas plus que l’on ne comprend les bénéfices que Job en a retirés. L’histoire de Job est donc l’une des plus troublantes de l’Ancien Testament puisqu’elle ne donne aucune réponse à la question: "Pourquoi les bons souffrent-ils?"

Dans le film de Bernard Émond, nous observons deux modestes personnes réaliser leur petit rêve. De plus, Réjeanne et Gilles s’aiment, ils ont des amis et une famille qui les aiment, ils ne font de mal à personne. Pourquoi donc les faire autant souffrir? Réjeanne est une femme tranquille, toute dévouée à son travail et à son mari. Gilles est très sérieux dans son travail et quand il est à la maison, il aime jardiner. Lui et son ami Claude (Gildor Roy) aiment aller à la chasse. Pour autant que le public puisse le constater, cet homme et cette femme n’ont absolument rien à se reprocher.

Quelques mois après avoir acheté la maison de leurs rêves, le couple est cruellement mis à l’épreuve. Gilles est victime d’une attaque dont il se remet plus ou moins bien. Il parvient à trouver un emploi à la station d’essence, il retrouve l’usage de la parole, il plante quelques fleurs dans son jardin et il est même capable de partir à la chasse avec son ami Claude. Puis, le centre d’appel où travaille Réjeanne est vendu à une multinationale américaine qui clame pouvoir faire le même travail à meilleur prix et tout aussi efficacement en employant de la main-d'œuvre non syndiquée. Réjeanne se retrouve au chômage alors qu’elle a passé 20 ans au service de ce centre d’appel. Ce coup dur, suivi de la deuxième attaque dont Gilles est victime, fait qu’il leur est impossible de continuer à vivre dans leur nouvelle maison. Le couple est obligé de la vendre et de recommencer à louer un logement.

Réjeanne accepte toutes ces difficultés avec stoïcisme. Elle accepte un emploi chez un traiteur, fait la cuisine, s’occupe de la maison, peint les murs du logement et s’occupe de Gilles. En dépit de toutes les catastrophes qui lui tombent dessus, elle est déterminée à continuer à espérer. Elle se rend même dans une église, s’assoit seule sur un banc et regarde la longue allée qui mène à l’autel, puis s’en va tranquillement. Elle devient presque aussi silencieuse que Gilles, mais elle ne baisse pas les bras. D’ailleurs, Claude, l’ami du couple, témoigne auprès de Gilles de la détermination de Réjeanne. Claude essaie de secouer son ami, il lui demande d’arrêter de s’apitoyer sur son sort et d’aider Réjeanne qui est en train de lentement s’effondrer sous le poids de son chagrin. Gilles ne peut toutefois pas accepter ses malheurs. Il est en colère, renfermé et parle peu.

Les trois personnages partent pour un dernier voyage de chasse. Sur le chemin du retour, Gilles insiste pour aller voir la maison une dernière fois. Les nouveaux propriétaires les laissent aimablement rentrer, mais Gilles est si bouleversé que Réjeanne et Claude doivent le ramener à la maison. Quand Réjeanne sort pour aller acheter du lait, Gilles s’empare de son fusil et se tire une balle dans la tête. À son retour, Réjeanne berce le corps de Gilles dont le sang recouvre bientôt son visage et ses vêtements. Puis, dans un accès de rage, elle va au domicile de son ancien patron du centre d’appel et tire sur les fenêtres.

C’est à ce moment-là que le film s’ouvre. Réjeanne est assise, couverte de sang, dans un état catatonique, elle est devant le lieutenant de police Allard (René-Daniel Dubois), qui essaie de la faire parler. Comprenant qu’elle s’est réfugiée dans un lieu où il ne peut la rejoindre, il l’envoie dans un hôpital psychiatrique. L’histoire des derniers mois de la vie de Gilles et Réjeanne se déroule entre les visites périodiques du lieutenant à l’hôpital. Elle ne dit rien, il doit donc rassembler les morceaux en parlant à d’autres personnes. Ce n’est que lorsqu’il apprend que Gilles s’est suicidé qu’il la rassure, lui expliquant qu’elle n’est pas coupable. Et c’est à ce moment que Réjeanne se remet à parler. Ses premiers mots sont: "Que Dieu me vienne en aide."

Evelyn Ellerman