Cold Journey, Commentaire

Qu’advient-il d’un enfant qui estime que toutes les portes lui sont barrées? Voilà l’enjeu principal de Cold Journey, un long métrage réalisé en 1975 par Martin Defalco, pour le compte de l’Office national du film. Il s’agit d’un des premiers films canadiens à raconter l’expérience autochtone d’un point de vue autochtone.

Sorti bien avant les révélations publiques sur des abus dans les écoles résidentielles, Cold Journey présente ces écoles comme une tentative peu judicieuse visant à assimiler les enfants autochtones à la société blanche. Buckley (Buckley Potawanabo) est un garçon de quinze ans qui ne trouve nulle part sa place. Comme il passe dix mois chaque année dans une école résidentielle, il ne peut plus parler le cri: il a par ailleurs perdu tout ce savoir traditionnel qui lui aurait permis de vivre sur le territoire. Sa mère lui demande à quoi peut bien servir l’école, si le cri n’y est pas enseigné. Ses aînés lui rient au nez, car il lui manque le savoir culturel que les aînés ont transmis à leurs propres garçons. Même quand son ami concierge (Johnny Hesno) l’emmène chez Oncle John (le chef Dan George) pour y chercher des conseils, il se fait dire qu’à moins de commencer à apprendre la culture dès l’âge d’un an, un garçon ne peut réellement être amérindien.

Grand amateur du territoire, le père de Buckley est spécialiste du piégeage et de la pêche. Chaque été, il emmène sa famille au camp dans la brousse afin d’y faire la pêche et la chasse; chaque hiver, il exploite sa ligne de piégeage. Or, une fois la famille réinstallée en ville, il tombe dans le désespoir. Il sait que lui-même n’a pas d’affaire en ville

Le dernier été que Buckley passe chez lui est d’une importance capitale. Déterminé à lâcher les études, il préfère rejoindre son père sur la ligne de piégeage à l’automne. Mais cet été-là, une nouvelle porte se ferme sur Buckley. Après la découverte de hauts taux de mercure dans l’eau, les représentants du ministère de la Pêche annoncent la fermeture de tous les lacs près du village. Le père de Buckley décide de monter plus au nord, afin d’y faire la pêche, tout en disant à son fils de retourner à l’école et d’y apprendre à vivre en homme blanc, car il ne lui reste plus rien à faire chez eux.

La solution proposée par son père constitue un dilemme pour Buckley, qui n’est pas accepté dans la société blanche non plus. Quoi qu’il fasse, il est toujours considéré comme un Amérindien par les Blancs. Il set met à sécher les cours, à boire et à fréquenter le concierge, qui possède toutes les compétences et connaissances traditionnelles que Buckley aimerait tant maîtriser. Lorsque Buckley arrive à la cabane de John en skidoo "emprunté", John accepte à contrecoeur de l’emmener sur la ligne de piégeage. Malgré cela, John utilise tous les prétextes pour rappeler à Buckley que ce dernier n’est pas un "vrai" Amérindien. Arrivés au magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson, les deux jeunes obtiennent un prix dérisoire pour leurs fourrures, car la fourrure n’est plus à la mode dans le sud. Éprouvant une grande frustration devant cet échec, Buckley se bagarre avec l’employé du magasin, et se fait renvoyer temporairement à l’école résidentielle. Une fois arrivé là-bas, il apprend que sa réelle destination est une maison de redressement. John lui dit de s’en fuir. Buckley part à toutes jambes, le long du chemin de fer. Le lendemain, suivant les traces de Buckley, John trouve enfin son cadavre gelé. Dans la narration voix off, John se demande pourquoi un jeune amérindien de quinze ans n’a même pas la présence d’esprit de s’abriter du froid. Voilà effectivement une bonne question!

L’école résidentielle, métaphore puissante du colonialisme, est manifestement présentée dans ce film comme la cause de la mort du garçon. Dépouillé de sa culture autochtone, jamais tout à fait autorisé à intégrer la culture dominante, immobilisé dans les limbes, il lui manque toujours une partie des compétences requises pour mener sa vie. Buckley a surtout peur de l’avenir. Un séjour dans les limbes est forcément limité dans le temps. Que fera-t-il une fois sorti de l’école? La seule option lui restant semble être celle de vivre une demi-vie dans une culture ou l’autre.

À l’école, Buckley est entouré d’adultes bien-pensants. Tout est enrégimenté à l’école résidentielle catholique, depuis les règles jusqu’aux sons des cloches et aux codes vestimentaires. Les curés se livrent à la même discipline: en fait, ils ne connaissent rien d’autre. Les enseignants blancs se divisent en deux catégories: d’une part, il y les enseignants sérieux, comme ce prof d’anglais qui cherche à transmettre aux étudiants sa passion pour le tétramètre iambique; d’autre part, il y a les enseignants arrogants, comme ce titulaire de classe qui veut que ses étudiants développement des plans de carrière tout à fait rationnels. Ce dernier veut même que les étudiants consacrent toutes leurs vacances à faire des études supplémentaires. À son avis, Buckley perd son temps à vouloir faire de la chasse et de la pêche.

Lorsqu’un programme expérimental est mis sur pied, afin d’intégrer les jeunes les plus prometteurs dans des écoles blanches, Buckley se fait envoyer dans une famille blanche, les Gauthier: ces derniers veulent sans doute bien faire, mais en tant que parents ils laissent beaucoup à désirer.

Tous les Blancs présentés dans ce film sont ou sans importance ou dans l’erreur: loin d’incarner le mal, ils sont tout simplement inefficaces. Mais les adultes autochtones ne sont guère meilleurs. Empreinte de cynisme, la mère de Buckley se montre néanmoins incapable d’effectuer des changements. Son père est démissionnaire. Oncle John possède de la sagesse, mais il rejette Buckley car il trouve que le garçon ressemble trop aux Blancs. Quant au concierge, il vit au jour le jour, sans avoir de but. Il offre des bières et des moments agréables à Buckley, sans lui apporter un réel soutien. En effet, tous ces adultes n’offrent aucun soutien à cet adolescent à la fois intelligent et idéaliste.

Le chemin de fer sert de deuxième métaphore du colonialisme dans ce film: Buckley meurt le long de la voie ferrée. Le chemin de fer – cette première incursion dans le territoire amérindien, suivie plus tard par la route – apparaît au premier plan des récits du conflit des cultures. C’est une arme à double tranchant, qui offre d’un côté la perspective de la scolarisation et de meilleurs emplois, et qui constitue de l’autre une menace significative pour le mode de vie traditionnel. Les écoles résidentielles elles-mêmes se trouvaient souvent à proximité de cette voie ferrée, qui acheminait les enfants à l’école, et les renvoyait chez eux par la suite. Mais la voie ferrée n’offre aucune perspective d’avenir à Buckley. Car il n’a plus de chez-soi. Même s’il en avait, il n’y trouverait pas sa place.

Ce sombre film sort au moment où les autochtones du Canada deviennent plus conscients sur le plan politique. Trois ans plus tôt, Martin avait co-réalisé "The Other Side of the Ledger" (1972) aux côtés de Willie Dunn de l’équipe de tournage autochtone de l’ONF. Ce dernier film donne un aperçu autochtone sur la rencontre des Premières Nations et la Compagnie de la Baie d’Hudson. Au cours des années 1970, plusieurs initiatives de ce genre donnent une voix aux peuples colonisés du Canada.

Evelyn Ellerman