Blood Clan, Commentaire

Quand Glynis Whiting se mit en tête de réaliser un long métrage, elle pensa à une histoire dont elle avait entendu parler et qui s’inscrivait dans une période historique de l’Écosse. On raconte qu’au début du XVIIe siècle, pendant quelques dizaines d’années, la légendaire famille Bane s’attaquait aux voyageurs qui s’aventuraient trop près de la grotte de Galloway. La légende raconte que plusieurs générations de Bane tuèrent, volèrent et dévorèrent des milliers de voyageurs au cours de cette période. La famille finit par être chassée de la grotte et exécutée par les agents de l’ordre.

Glynis Whiting qui a toujours aimé les romans à suspense décida de transposer cette histoire dans l’ouest du Canada, au XIXe siècle en se demandant, à des fins pratiques, ce qui se serait passé si l’un des membres de la famille Bane avait échappé à la loi. Tout comme les nombreuses légendes bien connues de la princesse Anastasia qui aurait survécu au massacre de la famille Romanov à l’époque de la Russie tsariste, ce type d’intrigues offre plusieurs possibilités d’exploitation : qu’arrive-t-il à la petite fille? Comment réussit-elle à s’échapper? Qui s’occupe d’elle et où? Quelle femme adulte devient-elle? Y a-t-il d’autres membres de la famille qui parviennent à échapper au massacre? Le passé reviendra-t-il la hanter?

L’autre thème que l’on retrouve dans Blood Clan (1990), propre au tournant du siècle, est celui du débat qui oppose nature et culture : sommes-nous le produit de la génétique ou du milieu dans lequel nous vivons? Un enfant sera-t-il bon ou mauvais parce qu’il est élevé d’une certaine façon ou parce que ses parents sont qui et ce qu’ils sont? Un Bane est-il toujours un Bane ou est-ce que grandir dans un milieu sain veut dire qu’un enfant Bane pourra être sauvé?

Pour les Victoriens du XIXe siècle, le débat nature-culture n’était pas seulement une distraction philosophique. Elle s’appliquait en fait aux discussions sur les avantages et les inconvénients de l’éducation des femmes, sur l’éducation publique destinée aux enfants d’ouvriers et sur les dispositions à prendre en termes de logement et de soins de santé pour les handicapés et les personnes souffrant de maladies mentales. De plus, le débat nature-culture s’insinuait insidieusement dans les discussions portant sur la relative intelligence de différentes races. De façon bien plus importante, le débat nature-culture est à l’origine du développement de l’eugénisme, une théorie sociale qui part de l’hypothèse selon laquelle certaines caractéristiques indésirables peuvent être éliminées de l’espèce humaine. En pratique, l’eugénisme est à l’origine de la stérilisation forcée de milliers de personnes mentalement déficientes au Canada et dans de nombreux états des États-Unis, de tentatives d’éliminer la « noirceur » des Aborigènes d’Australie et les multiples crimes de Hitler dans l’Allemagne nazie.

Dans Blood Clan, Glynis Whiting associe certains aspects de l’eugénisme et l’idée romantique de la survie d’Anastasia dans un décor qui s’y prête bien : celui du Canada de l’Ouest. Au cours des dix premières années du XXe siècle, près d’un million d’Européens, de toutes les régions du continent, s’installèrent dans l’ouest du Canada dans l’espoir d’une vie meilleure. Nombre d’entre eux avaient des secrets et nombreux étaient ceux qui venaient d’Écosse. En fait, l’immigration écossaise est l’un des fondements de la culture canadienne depuis les Highland Clearances (éviction des Écossais) du XVIIIe siècle. La littérature et le cinéma canadiens regorgent d’histoire de meurtres et de vengeance qui plongent leurs racines dans l’histoire de l’Écosse. En outre, l’Alberta était le plus ardent défenseur de l’eugénisme comparativement aux autres provinces. Quel meilleur terrain pour une histoire d’horreur portant sur le mal qui se transmet de génération en génération, mais avec une tournure écossaise?

Blood Clan raconte l’histoire de ce qui arrive au clan Bane. Le juge McKay (Gordon Pinsent), qui a ordonné l’exécution de tous les membres du clan, ne supporte pas l’idée de tuer un enfant innocent. Il enlève Katy Bane, 4 ans, et s’enfuit au Canada avec sa femme Margaret (Anne Mansfield) et leur fille Mary (Jacqueline Dandenau). Dans le film, on les retrouve quinze ans plus tard, installés dans un petit village de l’Alberta. Le juge exerce maintenant le droit et les filles sont en âge de se marier. Margaret a toujours éprouvé du ressentiment envers son mari qui semble préférer Katy (Michelle Little) à sa propre fille. De plus, elle a peur que si jamais le passé de Katy venait à être découvert, cela ruine les chances de Mary de trouver un bon parti. Et en secret, elle craint qu’un jour, Katy ne les assassine tous dans leur lit. Katy, quant à elle, s’épanouit dans cet Ouest libre et sauvage. Elle est davantage garçon manqué que jeune fille, elle porte des pantalons et travaille à la ferme aux côtés du travailleur saisonnier qui vient juste d’être embauché. Le juge aime passionnément la petite fille qu’il a arrachée des forces du mal, son visage franc et honnête témoigne de sa foi en la valeur d’une éducation saine.

Intervient alors Stuart Ross (Robert Wisden), un jeune étudiant en droit d’Édimbourg qui vient faire son stage auprès du juge McKay. Il est beau, intelligent et manifestement, il préfère Katy à Mary. Sa présence ne fait que rallumer la rancœur de Margaret envers Katy. Son arrivée coïncide avec une succession de meurtres qui se produisent, meurtres macabres et rituels : deux jeunes enfants puis le travailleur agricole récemment embauché sont retrouvés morts, le cœur arraché. Puis, on ne sait comment, commencent à circuler dans la petite communauté des rumeurs sur le passé de Katy et les villageois sont automatiquement convaincus qu’elle est partie prenante de ces meurtres. Dans l’intrigue, chaque personnage est tour à tour soupçonné des meurtres, la tension monte et le film se conclut par un bain de sang prévisible.

Produit pendant les années Lougheed et du financement de l’AMPDC (Alberta Motion Picture Development Corporation), Blood Clan a coûté la modique somme de 500 000 $. De plus, le Dr Allard à la tête de WIC (Western International Communications) avait octroyé un permis de diffusion et avait investi de l’argent. Le petit budget du film eut des répercussions sur les aspects de la production les plus apparents pour les spectateurs, à savoir les costumes, les coiffures, le dialogue et les accents écossais douteux. Les mouvements de la caméra sont étroitement retenus, mais l’histoire est plus ou moins crédible une fois que le public accepte de croire qu’un juge écossais très en vue abandonne sa vie aisée et part installer sa famille à l’autre bout du monde pour l’amour d’une petite fille. Une interprétation remarquable et une réalisation de qualité (Charles Wilkinson) entretiennent le mystère auprès du spectateur qui se demande jusqu’à la fin si Kathy Bane est coupable ou non.

Evelyn Ellerman