Atanarjuat, la légende de l’homme rapide (Atanarjuat: Fast Runner), Commentaire

Le film Atanarjuat, la légende de l’homme rapide (2001), qui s’inspire d’une légende inuit, est le premier long métrage réalisé par des Inuits dans leur propre langue, l’inuktitut. Le film raconte l’histoire de deux frères courageux, Arnaqjuaq (Pakak Innukshuk) et Atanarjuat (Natar Ungalaaq), qui grandissent dans un camp de chasseurs sur lequel un mauvais sort a été jeté. Vingt ans auparavant, un shaman voyageur avait comploté avec Sauri (Eugene Ipkarnak) pour assassiner le père de Sauri, le chef du village. Cet empressement à tuer a ouvert la porte au mal dans le camp, mal qui finira par infecter la génération suivante. Quand le fils de Sauri, Oki (Peter-Henry Arnatsiaq) devient un homme, il convoite le rôle de chef de village que remplit son père et il est même prêt à le tuer pour y parvenir. En outre, Oki s’oppose à Atanarjuat à propos de la même femme. Ataut (Sylvia Ivalu) a été promise à Oki depuis son jeune âge, mais c’est Atanarjuat qu’elle aime. Et pour compliquer encore plus les choses, Puja (Lucy Tulugarjuk), la sœur d’Oki aime elle aussi Atanarjuat. Le frère et la sœur sont prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent. L’histoire qui se déroule alors est un récit aussi actuel aujourd’hui qu’il l’était il  y a un millier d’années. Le désir, l’amour et le pouvoir se font une lutte acharnée dans ce vaste et immense paysage de l’Arctique et seul le héros de légende, Atanarjuat, peut débarrasser le village d’Igloolik du mal et rétablir l’équilibre dans la vie de tous.

Les légendes sont difficiles à mettre en scène dans un film. Elles présentent des personnages impressionnants qui accomplissent des exploits dans un vide intemporel. Les légendes ont plus de poids quand elles sont racontées oralement parce que la visualisation est laissée à l’imagination. Le cinéma est toutefois un moyen d’expression visuel et trouver l’équilibre entre le merveilleux et la réalité n’est pas chose aisée. En effet, d’une part, les légendes font intervenir des personnages mortels, généralement des chasseurs ou des guerriers. Ces personnages ont néanmoins des pouvoirs supérieurs qu’ils utilisent pour réaliser une tâche ou une mission. Tant que cette mission n’a pas été accomplie, les héros de légende sont plus difficiles à tuer ou à vaincre que les mortels ordinaires. Tous les attributs du héros de légende sont exagérés : il est plus grand, il est plus fort, il est plus rapide, il est plus beau. Un mortel ordinaire aurait beaucoup de difficultés à s’acquitter de la tâche qui a été confiée au héros. Généralement, ce héros a un ami ou un frère et ce compagnon de longue date complète le héros. Personnage attirant, ses habiletés ne parviennent tout de même pas à égaler celles du héros. Dans les légendes, il est donc rare que l’ami soit encore en vie à la fin du récit. Si la légende fait intervenir un personnage de femme positif dans la vie épique du héros, elle est obligatoirement plus belle, plus habile, plus fidèle et plus ingénieuse que n’importe quelle femme ordinaire. Dans les traditions orales, les héros représentent ce que la société a de mieux à offrir; ils sont le moteur de l’ordre moral, de la réconciliation et de l’espoir. Par conséquent, il est obligatoire que la force du mal qui s’oppose au héros soit anéantie à la fin du récit.

Telle est donc la structure mythique qui façonne Atanarjuat, une reconstitution contemporaine qui respecte les conventions classiques du récit. Le scénariste Paul Apak Angilirq, le réalisateur Zacharias Kunuk et les ainés du village d’Igloolik d’aujourd’hui qui ont été leurs conseillers ont tous réussi à établir un équilibre entre le mythe et la réalité en décrivant de façon réaliste la vie dans le Haut-Arctique. Le récit s’inspire certes d’une légende vieille d’un millier d’années, mais sa narration est contemporaine. Le public est vite happé par des émotions naturelles qu’il reconnait facilement : la joie quand les enfants jouent, la bonté envers les plus démunis, l’amour envers les petits-enfants, la peur des représailles, le désir de puissance et le courage face à l’adversité. À ce drame humain s’entremêlent des scènes de la vie inuit quotidienne : la préparation des peaux pour en faire des vêtements, les pratiques de chasse et de pêche, la construction des igloos, l’organisation de cérémonies, de luttes et de concours. L’austère paysage arctique est magnifiquement restitué, et ce, au fil des saisons. Les vues aériennes et les plans larges soulignent l’immensité du territoire en la mettant en contraste avec les minuscules personnages qui l’habitent.

Le film tire son nom d’une chasse légendaire au cours de laquelle Oki et ses hommes de main poursuivent Atanarjuat sur des kilomètres et des kilomètres, dans la glace et la neige. Seul et nu, Atanarjuat échappe aux poursuivants et à leur meute de chiens parce qu’il court plus vite et qu’il est plus intelligent que les trois hommes qui ont juré de le tuer. Atanarjuat est sauvé en raison de sa force physique, de sa ruse et de sa connaissance du territoire. Un bon shaman le découvre et le soigne, il le soustrait aux recherches d’Oki pendant que le jeune homme se rétablit et recouvre la santé.

L’Arctique du réalisateur Kunuk est aussi beau qu’il est rude. Kunuk a choisi de tourner Atanarjuat  en Bêtacam numérique, puis l’a transféré sur une pellicule de 35 mm. Cette méthode lui a donné davantage de flexibilité sur un terrain rude, mais lui a également permis d’installer un sentiment d’intimité tout au long du film. La caméra portative traduit aussi bien la chaleur de la vie quand une lampe à huile est placée dans un igloo que la froideur quand les meutes de chiens courent dans la neige aveuglante.

Atanarjuat  a remporté 22 prix, dont la Caméra d’or au Festival de Cannes et le prix du meilleur long métrage canadien au Festival de Toronto en 2001. En 2002, il remporte le prix du meilleur film canadien et du meilleur premier long métrage décernés par la Toronto Film Critics Association et le prix Claude Jutra est décerné à Zacharias Kunuk. Toujours en 2002, le film remporte 5 prix Génie : meilleure réalisation (Kunuk), meilleur montage (Norman Cohn, Zacharias Kunuk, Marie-Christine Sorda), meilleure musique originale (Chris Crilly), meilleur long métrage (Norman Cohn, Zacharias Kunuk, Germaine Wong, Paul Apak Angilirq) et meilleur scénario (Angilirq).

Evelyn Ellerman